Les Meubles du Pays de Rennes

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Fronton d'armoire de François Allory - Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

Préambule, Bibliographie et Remerciements.

Il a été déjà beaucoup écrit sur le mobilier rennais, notamment dans des collections générales sur les meubles régionaux. On y trouve souvent hélas de nombreuses approximations. On aura donc davantage intérêt à se tourner vers les publications locales. Nous proposons ici une bibliographie choisie des meilleures publications :
- Tout d'abord le plus ancien, "Les beaux meubles rustiques du Vieux Pays de Rennes", livre de référence écrit par un collectionneur passionné, le Docteur Jambon, édité chez Plihon & Hommay en 1927, réimprimé chez Laffitte en 1977. Ouvrage fort complet doté d'une importante documentation photographique et qui paraît avoir fixé la mémoire de toute une époque.
- Le plus récent, incontournable, "Menuisiers et mobilier du Pays de Rennes" aux éditions Apogée-1997, de Gwénaël Baron, en collaboration avec Alison Clarke, conservatrice à l'Ecomusée de la Bintinais. Ecrit cette fois par un universitaire, il s'agit d'un véritable livre d'investigation puisque de nombreuses archives notariales ont été compulsées. Cette publication nous a comblé, c'est en effet un ouvrage passionnant qui apporte de précieux renseignements et que nous ne manquons jamais d'offrir à nos clients et, bien entendu,
nous en recommandons la lecture à tous les amateurs. On y trouve entre autre une très belle étude sur Charles Allory, une liste des artisans élargie par rapport à celle établie par le Dr Jambon, quelques meubles inédits également, même si la place accordée aux photographies n'est pas prédominante.
- Le dossier de Paul Banéat, ancien conservateur du Musée archéologique de Rennes, intitulé "Le Mobilier Breton", aux éditions Massin en 1926, dresse un inventaire au travers de très belles photographies en noir et blanc.
- Dans la même veine, aux éditions des Musées de Rennes,
"Mobilier du Pays de Rennes" de 1970 par F. Bergot et J.-Y. Veillard, respectivement conservateurs du Musée de Rennes et du Musée de Bretagne.
- Quelques clichés inédits aussi à voir dans un exemplaire de Vie à la campagne intitulé "Maisons et Meubles Bretons Paysans et Bourgeois" de 1922, réédité en 1976 chez Hachette.
- Il ne faudrait pas oublier un très intéressant article sur les Croizé, par Jean-Yves Veillard, intitulé : "Une dynastie de menuisiers du pays de Rennes, les Croizé" , édition des Musées de Bretagne.
- Enfin,
un dossier sur le mobilier rennais auquel nous avons activement collaboré, dans le magazine France Antiquités de janvier 2005.
- Signalons aussi et pour finir un beau livre récent, "Le Mobilier Breton "par René Trotel, aux éditions Coop Breizh.

Ces livres constituent une véritable source d'enseignement, et il n'est pas question ici de répéter ce qui a déjà été écrit mais d'essayer modestement de compléter certaines parties avec ce que notre expérience d'homme de terrain nous a permis de découvrir. En effet, au cours de nos nombreuses années de quêtes, nous avons amassé une importante documentation photographique provenant de

quelques collections privées, du marché de l'art et surtout de nos anciennes collections (on voudra bien excuser la qualité inégale de ces documents). Certains clients et amis nous ont incité à faire partager cette documentation, et c'est ce que nous nous proposons de faire ici, le net offrant un moyen parfaitement adapté, en confrontant nos propres archives à celles qui ont été éditées et en tachant d'apporter des éléments nouveaux.

Nous en profitons pour adresser un vif et sincère remerciement à nos clients qui nous ont permis de poursuivre notre passion, nous les savons comblés par les belles pièces qu'ils possèdent aujourd'hui et celà nous ravit. Nous ne voudrions pas manquer non plus d'évoquer la mémoire d'un personnage qui fut justement notre premier client : Henry Jouanolle, beaucoup s'en souviennent sans doute, qui était le grand spécialiste du mobilier rennais. Possédant dans son magasin de Chantepie une fort belle collection ne comptant pas moins d'une vingtaine d'armoires rennaises, il se plaisait à dire qu'il n'en vendait pas une seule avant d'avoir au préalable trouvé sa remplaçante. Le marchand étranger qui lui proposa un jour de lui acheter toute sa collection en un seul lot fut bien désappointé, le bonhomme refusa tout net. Voilà une petite histoire qui traduit bien la passion de cet amoureux du mobilier rennais, nous n'en verrons plus beaucoup "de ce tonneau là".

 

Qu'est ce que le véritable mobilier du pays de Rennes?

A notre époque, et comme beaucoup d'autres hélas, le terme "mobilier rennais" est un peu galvaudé et mis à mal, soit par manque de connaissance, soit par intérêt purement commercial. Faudra t'il créer un label ?
En effet, les meubles du département de l'Ille-et-Vilaine, généralement très simples, pour ne pas dire stéréotypés, hormis peut-être pour quelques rares meubles du pays de Vitré, sont souvent associés aux meubles de Rennes.
Cependant, sur les trois cent cinquante trois communes que compte le département, le mobilier rennais se circonscrit à moins d'une vingtaine de communes situées dans un mince "croissant fertile" localisé du nord au sud-ouest de la ville de Rennes.
Comme le souligne Gwénaël Baron, notre historien du mobilier rennais :

" Ce mobilier que l'on classe sous l'appellation "meuble du pays de Rennes" se caractérise par une série de traits bien particuliers :
- l'utilisation du merisier ...
- l'influence, au 18è siècle, des motifs décoratifs du style savant dans le décor du mobilier du pays de Rennes ... L'influence du décor parisien dénote en tous cas la grande perméabilité des campagnes rennaises aux modes extérieures.
- l'existence de quelques spécificités structurelles, la plus notable étant l'adoption de la corniche à double cintre au milieu du 18è siècle. Ce trait, unique en France, permet de reconnaître à tout coup une armoire du pays de Rennes
.
Ces structures et ce décor, élaborés sur l'armoire, se sont adaptés par la suite aux autres types de meubles. C'est cet ensemble de mobilier si bien caractérisé que les amateurs du début du siècle ont dénommé "mobilier du pays
de Rennes".
Une dernière particularité s'attache aux meubles du pays de Rennes : un grand nombre d'entre eux, le plus souvent les armoires, sont datés et signés par leurs auteurs. Il s'agit d'un phénomène remarquable et dont on ne connait pas d'équivalent à une échelle aussi importante dans le mobilier régional français ...
Le "pays de Rennes" (qui se situe dans le bassin de Rennes mais est plus limité) est donc bien loin d'être concerné dans sa totalité...la commune de Pacé est situés au centre géographique de cette zone. Elle a abrité à elle seule plus du quart des artisans localisés (17 sur 60).

En bref, le mobilier rennais, très particulier, ressemble sans doute davantage au mobilier nîmois qu'à celui du reste de l'Ille-et-Vilaine. Mais apportons tout de même quelques précisions et "tordons le cou" à quelques idées reçues :
- certaines armoires ou meubles divers, n'adoptant pas la corniche à double cintre, peuvent être attribués au mobilier rennais.
- les meubles rennais n'étaient pas tous richement sculptés.
- le terme "brin de fougères" ne tient pas son origine de la ville de Fougères mais de la plante (parquetage en adoptant la forme).

Enfin, voici pêle-mêle un florilège de meubles dont l'attribution au pays de Rennes peut-être formellement rejetée.


Fausses armoires rennaises
Par simple indulgence, nous préférons déroger ici à la règle d'indiquer les sources de nos photos : signalons simplement qu'elles proviennent du net


 

La grâce de l'armoire Rennaise.

Si la renommée du meuble rennais a dépassé les frontières de la Bretagne, l'armoire en est bien entendu l'élément emblématique, c'est aussi le meuble principal, bien souvent offert aux jeunes époux. Durant la période prospère allant environ de la fin du XVIIIè siècle au premier tiers du XIXè siècle, les plus beaux spécimens se sont hissés au rang des plus riches meubles régionaux Français. On ne dédaigne pas d'ailleurs de les comparer aux provençales, arlésiennes ou nîmoises, tant recherchées. Elles ont sans doute la même grâce, la même douceur dans le grain du bois, la même capacité à capter la lumière, à se patiner au fil des ans.

Mais entre toutes, l'armoire rennaise se distingue par sa corniche double cintre si particulière. On n'en connait pas d'équivalentes en France coiffant les armoires, pas même celles des plus belles lyonnaises, dites "en arbalète". De nombreuses hypothèses ont été formulées sur son origine, sans jamais vraiment apporter de réponse documentée.

Au XVIIè siècle, le Baroque a beaucoup influencé le goût français, en premier lieu l'architecture puis le mobilier. Il nous est venu par les grands ports de France et la situation particulière de la Haute-Bretagne, située entre deux des premiers ports de commerce français de l'époque, Nantes et Saint Malo, qui subissaient conjointement l'influence de l'Angleterre, des Flandres et de la Hollande, n'a pu être sans apports. C'est incontestablement à ce nouveau style venu de la mer que les menuisiers du pays rennais ont emprunté la fameuse corniche à double cintre.

Diverses photos, reproduites ci dessous, pour illustrer ce propos : deux meubles du début du XVIIIè siècle à corniche en double arc ou double cintre, le premier est un buffet flamand et le second un bureau-cabinet anglais. En dessous, l'interprétation qui en a été faite à Saint Malo, qui échangeait beaucoup avec les Flandres, puis à Nantes qui commercait à la fois avec la Hollande et l'Angleterre. Au centre, une armoire de Rennes de la seconde moitié du XVIIIè siècle, la parenté est évidente.

 
                       
               
Buffet flamand - Début XVIIIè
La Gazette Drouot
               
Bureau cabinet anglais - Début XVIIIè
Le monde fascinant des antiquaires-Celiv
               
             
       
Armoire rennaise - milieu XVIIIè
Styles régionaux- L'illustration
   
                       
Buffet Malouin - Milieu du XVIIIè
Mobilier Breton - Ch. Massin
                       
Scriban nantais - Milieu du XVIIIè
La Haute Bretagne-Massin
 

Autre particularité de l'armoire rennaise, le travail de sculpture.
Il est bien entendu d'autres régions prospères où l'armoire de mariage atteignit des sommets de virtuosité, il faut citer Fécamp et Beaubec la Rosière en Haute-Normandie, Vire en Basse-Normandie, Pontoy en Lorraine, Arles et Nîmes en Languedoc et Provence, Lyon enfin. Il est entendu qu'il n'est pas question de comparer l'armoire rennaise à l'armoire normande par exemple, sujet trop général, et qu'il ne convient d'établir de comparaison qu'avec un centre de production, tel le bocage virois par exemple. Or, dans tous ces centres de fabrication, où le nombre de sculpteurs était au moins aussi important qu'en pays rennais, on n’observe pas la même variété des décors. Bien souvent, les formes varient peu, les mêmes poncifs sont souvent répétés et enfin, la qualité du travail, si elle est certainement plus égale, est aussi beaucoup plus stéréotypée. Une armoire rennaise, par contre, ne ressemble pas à une autre, sauf cas de deux pièces fabriquées par le même auteur et à seulement une année d'intervalle. Alors pourquoi cette singularité? Il y a sans doute conjonction de plusieurs causes. D'une part, nous le savons, en pays rennais, les ateliers étaient fort modestes et la plupart des artisans travaillaient seuls ou avec un unique apprenti, il y avait donc ainsi moins d'interactions entre les sculpteurs, et d'autre part bon nombre d'artisans n'étaient pas de véritables professionnels au sens strict du terme mais, comme l'a souligné Gwénaël Baron, exerçaient une double activité. Enfin, on doit bien entendu pouvoir mettre cette singularité en corrélation avec une autre : L'armoire rennaise est très souvent signée et datée et on ne connaît pas d'autre région où la signature soit à ce point répandue. Il semble donc bien y avoir aussi volonté de se singulariser, comme nous allons le voir maintenant avec les Croizé.

 
 

La Célèbre dynastie des Croizé.

Il n'est que justice de commencer par évoquer les Croizé, véritable dynastie qui compte en effet au moins quatre générations de menuisiers, dont plusieurs sculpteurs de grand talent à la célébrité amplement justifiée. L'achat par le Musée de Bretagne d'une somptueuse armoire de 1824 signée Croizé aura été à l'origine des travaux de l'ancien conservateur du musée de Bretagne Jean-Yves Veillard. Travaux fort précieux qui ont permis de mieux connaître cette lignée de menuisiers, d'établir sa généalogie et de relever les lieux où ils s'installèrent.

Charles Croizé I
Le fondateur, en tout cas le premier dont nous savons avec certitude qu'il était menuisier, est Charles Croizé.
Né en 1746 à Pacé, il épousa Angélique Allory en première noce et s'établit à l'Hermitage puis à Saint-Gilles jusqu'à sa mort en 1814.

Attachons-nous tout d'abord à reproduire les rares modèles connus signés Charles Croizé ainsi que les signatures.
A noter une signature
répertoriée dans "Les beaux meubles rustiques du Vieux Pays de Rennes" du Docteur Jambon : "FAIT PAR MOI CHARLES CROIZE L'AN 1801 ou L'AN X de la REPUBLIQUE".

 

armoire-rennaise-Croizé-1800

"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZE
CE 12 JANVIER 1798"
Mobilier du Pays de Rennes-Musées de Rennes

"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZE EN 1800"
SVV Rennes

"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZE
CE 18 GERMINAL DE L'AN VIII"
Soit
le 8 avril 1800 - Collection privée

 

 
"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZE
CE 3 AOUST 1802"

Le Mobilier Breton-Ch.Massin
"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZE
CE 3 JANVIER L'AN 1803"

Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

"FAIT P.C. CZE
EN L'AN 1805 CE 18 OCTOBRE "

Mobilier du Pays de Rennes-Cliché Musées de Rennes

 

Ces pièces sont toutes d'une très grande qualité, les bois superbes avec un emploi majeur du merisier utilisé en larges et épaisses sections, les assemblages parfaits. Le sculpteur fait preuve d'une très grande maîtrise technique, le dessin sûr, gracieux et bien enlevé, la sculpture purement exceptionnelle, à la fois délicatement ciselée et parfaitement dégagée.

Il est intéressant de suivre l'évolution stylistique à travers ces exemples connus de Charles Croizé, nous n'oublierons pas qu'il s'agit d'un mobilier de province présentant un important décalage avec le style en vogue dans la capitale.

L'armoire de 1798 est encore d'un style de transition entre forme Louis XIV Louis XV, et par rapport à l'armoire rennaise du milieu du XVIIIè (photographiée en illustration de la corniche à double cintre), les montants se sont arrondis, les pieds se sont galbés. Le décor à la Bérain, encore maintenu dans le cadre rigoureux des trois panneaux droits, est déjà en partie naturaliste.
Sur l'armoire de 1800, le style régence s'est affirmé, la coquille apparaît à l'amortissement des portes qui n'ont plus que deux panneaux et dont les traverses adoptent un mouvement chantourné. On remarque aussi l'apparition d'un beau fronton de corniche ajouré de pur style Régence. L'armoire du 8 avril 1800 est la plus richement sculptée, sans doute le modèle le plus abouti.
Pas de grands changements sur le modèle de 1802, si ce n'est un retour au fronton court.

L'armoire de 1803 présente une différence sensible, le style Louis XV est là, les panneaux ont maintenant une forme quadrilobée, et, après les traverses, les montants des portes se sont à leur tour chantournés. On note que le décor des panneaux est une reprise du dessin du modèle de 1802, mais adapté à la nouvelle forme
maintenant aboutie qui laisse davantage de place au décor naturaliste et permet de l'aérer. A noter aussi la réapparition du cadre mouluré autour des portes ... Il s'agit véritablement d'une très belle armoire rennaise.
L'armoire datée 1805 ressemble beaucoup à celle de 1803, mais en y regardant de près, il existe de nombreuses variantes dans le décor, Charles Croizé est un artiste inspiré qui ne se répète jamais.

 

Hormis une autre armoire, également datée 1805, ces sept armoires semblent bien être les seules portant la signature de Charles Croizé connues à ce jour et il ne paraît pas davantage exister d'autres exemplaires non signés ressemblant à celles-ci et qui pourraient lui être attribuées, ce qui laisse à penser que Charles Croizé a probablement signé toute sa production et aussi, bien entendu, que d'autres armoires restent encore à découvrir.

   
 

 

A remarquer deux autres armoires, datées 1806 et 1810, qui semblent bien marquer le travail d'une période de transition entre la première et la seconde génération des Croizé. Elles ne portent plus de mention du prénom et déjà, comme sur celle de 1805, les dates "en 8" font leur apparition. Il faut noter qu'en 1805, Charles Croizé, deuxième du nom, arrive à l'âge de 30 ans, ce qui est pour l'époque l'âge de pleine maturité de l'artisan (et il y a certainement en Pays de Rennes une symbolique qui s'attache à cet âge précis et sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir). Les deux modèles marquent aussi la toute première apparition du décor à la coquille allongée, visible au centre de la traverse supérieure.

"FAIT LE 8 OCTOBRE 1806
PAR CROIZE"

Collection privée
 
"FAITE LE 18 OCTOBRE 1810
PAR CRZE A PACE"

Collection privée

Charles Croizé II
Il n'a pas encore été possible d'identifier les autres membres de la famille Croizé car Charles Croizé est le seul à avoir signé du prénom. Ainsi l'armoire de 1824 du Musée de Bretagne est restée sans attribution. Nous savons cependant que deux enfants sont nés de l'union de Charles Croizé et d'Angélique Allory. Sur le cadet, Julien-Désiré, nous avons peu de renseignements et le fait qu'il fût aussi menuisier n'a pas encore été établi. Le fils aîné, Jean-Charles Croizé, nous est beaucoup mieux connu. Nous savons qu'il est né en 1775, qu'il s'est installé à Pacé et que ses quatre fils seront à leur tour menuisiers, mais citons plutôt Jean-Yves Veillard :

" En 1836, Jean-Charles Croizé est établi au bourg de Pacé; il est dans sa soixantième année. Trois de ces fils - du second au quatrième - travaillent avec lui; à cela, il faut ajouter un jeune ouvrier de seize ans; soit un atelier de cinq personnes. L'aîné de ces fils, Julien-Charles, est aussi implanté au bourg et emploie deux ouvriers. Cinq ans plus tard, la taille du premier atelier s'est légèrement modifiée. A la place du jeune ouvrier de seize ans, ce sont deux compagnons de vingt-cinq ans. A plus de soixante-cinq ans, Jean-Charles Croizé reste le patron et, en dehors de l'aîné, aucun des trois autres qui ont entre vingt-trois et trente ans, n'a cherché à s'établir à son compte. En 1846, (Jean-) Charles Croizé est toujours recensé comme menuisier (il a soixante douze ans) et a gardé avec lui son plus jeune fils. "

Tous ces éléments (longévité professionnelle - succession nombreuse - taille de l'atelier - formation des compagnons) semblent bien attester que Jean-Charles Croizé est un personnage important, et il pourrait bien être celui des Croizé qui a le plus contribué à la renommée de cette dynastie.

Nous avons relevé, sur un certain nombre de très belles armoires, toutes parées de motifs décoratifs récurrents, des signatures avec les mêmes singularités : en premier lieu les caractères du mot Croizé y sont gravés de la même manière, comme on peut le voir sur ce cliché - les deux dernières lettres presque toujours plus petites. Mais ce n'est pas tout, il existe entre ces signatures une seconde similitude tout aussi troublante.
  signature-de-Charles-croizé  
 
Armoire-rennaise-Charles-Croize-1814
Armoire-rennaise-Charles-Croize-1814

 

 

 

 

Photographie en cours

de recherche

 

 

 

 

 

"FAIT DU 18 AVRIL 1814
PAR CROIZE"

Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel
"FAIT DU 28 OCTOBRE 1814
PAR CROIZE"

Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel
"FAIT DU 28 AVRIL 1819
PAR CROIZE"

Collection Musée des Arts et Traditions Populaires-MuCEM
 

"FAIT DU 28 MAI 1825
ANNO DOMINE PAR CROIZE"

Collection privée
Cliché Musées de Rennes
"FAIT DU 28 MAI 1824
ANNO DOMINE PAR CROIZE"

Exposée par les Musées de Rennes
Cliché Menuisiers et mobilier du pays de Rennes-Apogée
"FAIT DU 28 MARS 1826
PAR CROIZE"

Hôtel des ventes de Poitiers
 

En effet, outre la typographie de la signature et hormis la plus ancienne datée du 18, toutes ces armoires sont datées du 28 du mois. Sachant que leur fabrication nécessite au moins un mois de travail et parfois bien davantage, cette précision, récurrente chez J.-C. Croizé mais que l'on ne rencontre que fortuitement chez ses collègues, n’est sûrement pas le fruit du hasard. Jean-Charles Croizé a t-il cherché à laisser un indice, une marque pour ces contemporains, voire même pour la postérité ?
On remarque également que les deux armoires les plus anciennes sur lesquelles sont reproduites cette signature sont datées de 1814. L’année 1814 est justement celle du décès de Charles Croizé père et très probablement celle où le fils aîné prend la succession de l’atelier et l’on peut raisonnablement penser que l’armoire datée du 18 avril puisse être là ou en tout cas l’une des premières armoires fabriquées par Jean-Charles à son compte. Ceci pourrait expliquer pourquoi elle n’est pas encore datée du 28 comme les autres le seront par la suite.
On peut constater que la moins ancienne est datée de 1826. En tenant pour admis que ces armoires ont bien un seul et même auteur, tout indique qu'il s'agit bien de Jean-Charles Croizé. Son frère Julien, et c'est heureux pour nous, n'est né qu'en 1798, et il ne peut donc être l'auteur de ces armoires. Rappelons, par probité, l'existence d'un cousin du nom de Charles-Pierre Croizé, dont nous ne connaissons que la date de décès, en 1840. Mais ce dernier était menuisier à Rennes où la fabrication de mobilier rustique n'a jamais été établie, et nous ne le mettrons pas en ballottage avec le propre fils de Charles Croizé, possédant sans doute de surcroît le plus grand atelier de Pacé, village réputé comme le centre principal de fabrication de ce mobilier, à tel point que pour paraphraser Gwénaël Baron, nous ne devrions pas dire le mobilier rennais mais le mobilier de Pacé.

             

Ces armoires sont toutes superbes, dans un style Louis XV des plus pur et des plus gracieux. La somptueuse armoire de 1824, acquise par le Musée de Rennes, est sans doute la plus belle armoire rennaise connue, et à ce titre elle peut figurer parmi les plus belles armoires régionales de France, osons-le dire au risque d'être taxé de chauvinisme. Elle rivalise de beauté avec une armoire de 1825, inventoriée par les Musées de Rennes.
Si nous nous attachons à mieux observer le travail de la sculpture, il apparaît que le répertoire ornemental, bien que très riche et varié, possède de nombreux points communs. Bornons-nous à en relever quelques uns parmi les plus marquants :
- Les ressemblances entre les traverses hautes et en particulier le motif central.
Il s’agit d’une coquille allongée, inspirée du style Régence et tout à fait inédite à cette date mais que l’on retrouvera employée par des sculpteurs de la génération suivante (L.Boutin–J.Gérard…). Jean-Charles Croizé paraît bien en être l’inventeur et Joseph Gérard, pour ne citer que lui, fut d'abord apprenti chez les Croizé avant de se mettre à son compte dans le village du Rheu.
- A la différence de Charles Croizé, qui ornait l'amortissement de la porte d'une coquille, son fils sculpte un motif fait de larges fleurs disposées en couronne.
- Tous les dormants de ces armoires ont en commun la même coquille sculptée au sommet.
On remarque aussi le soin accordé au pied, qu'il soit dessiné en volutes ou plus tard en un gracieux sabot de biche reconnaissable entre tous. Tous ces éléments permettent d'attribuer à Jean-Charles Croizé la réalisation de la superbe armoire reproduite ci-contre.
On y retrouve le somptueux fronton qui coiffe l'armoire de 1824, un modèle très particulier que nous appellerons à galerie, et dont nous pouvons lui attribuer la paternité, car inconnu avant cette date.
Jean-Charles Croizé, bien plus qu'un simple sculpteur, est un inventeur qui aura d'ailleurs de nombreux disciples. C'est le Jean-François Hache du mobilier rennais.

  armoire-du-pays-de-Rennes  
 

Attribuée à Charles CROIZE II
vers 1810 - 1820 [signature effacée]
Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

           

Pourquoi n’a t-il pas tout simplement signé de son nom et prénom en toutes lettres comme c'est l'usage en pays de Rennes? Nous pouvons émettre plusieurs hypothèses :

Il est plus que probable, au sein de ce milieu rural du début du XIXè siècle où l’usage est de donner le nom de baptême du père à l’aîné des enfants était tenace (Quoi de mieux pour illustrer cette tradition séculaire que cette petite anecdote, qui ne date pourtant que des années 1930 : Fernand et Jeanne eurent trois enfants. Le premier, une fille, on l’appela Fernande, puis une autre fille que l’on appela Jeanne bien évidemment, mais le troisième enfant fût un garçon, à la grande joie de ce couple d’agriculteurs qui ne se démonta pas et décida de l’appeler Fernand), et où le peuple n’aimait pas voir les habitudes bousculées, que Jean-Charles, s’il ne s’appelait pas plutôt Charles-Jean (erreur possible sur l’acte de naissance ou du relevé de celui-ci), se faisait en tous cas certainement appeler Charles. On remarque d'ailleurs à ce propos que Gwénaël Baron et Jean-Yves Veillard écrivent "(Jean) Charles Croizé". De là sans doute, soit par respect pour son père ou par soucis de se distinguer ou encore les deux à la fois, l’idée d’adopter cette signature atypique.
Il est sans doute aussi un autre aspect qu’il faut envisager : à cette époque, les sculpteurs avaient une grande réputation. Voici ce que nous apprend le Dr Jambon :
" Quelques-uns de ces artisans jouissaient d’un prestige énorme dans leur région. Au début, on prêtait à leur talent une origine surnaturelle, voire même diabolique. Bien mieux, comme les rebouteurs d’aujourd’hui *, ils jouissaient d’un
« don » qu’ils pouvaient transmettre à leur descendants "
* Nous devons nous replacer dans le contexte des années 1930.
Le Dr Jambon poursuivait son récit en rapportant l'histoire d’un sculpteur célèbre du nom de Maladri qui "portait dans sa poche une tabatière remplie de « petits diables » qui, lorsqu’il les faisait travailler, exécutaient de véritables chefs-d’œuvre avec une rapidité incroyable" ... "nous avons eu la bonne fortune de voir une gaine d’horloge qui portait l’inscription suivante : P. MALADRI DE NUIT DU 13 O 14 AOUT 1810. C’était loin d’être un pur chef-d’œuvre".

Jean-Charles Croizé, ou Charles Croizé II, comme nous pourrions le nommer, n'aurait-il pas tout simplement signé ainsi par jeu, pour le simple plaisir de l'énigme.

Et puisqu'il est question d'énigme, il en est justement une posée par la signature d'un magnifique lit carrosse photographié dans le livre du Dr Jambon et qui déconcerte visiblement Gwénaël Baron et Alison Clarke qui le reproduisent dans leur ouvrage.

 

Ce lit est gravé d'une suite de lettres et de chiffres :
c 9 4 3 z 2
1831
Les auteurs émettent une hypothèse: doit-on y voir un accident typographique ? et s'interrogent : " doit-on lire Croizé ? "


En effet, ce lit a bien la qualité des plus beaux meubles fabriqués à
Pacé et le registre ornemental de sa sculpture n'est pas sans rappeler
les Croizé, et puis ce nom paraît être le seul possible dans la liste des
sculpteurs connus. Enfin, il provient de l'ancien manoir du Grand-
Champeaux, situé tout près de Pacé, et dont nous savons qu'il était meublé d'armoires signées des Croizé.

Et il existe une autre hypothèse : Ne s'agirait-il pas d'un rébus ?
Il y a trois voyelles dans le nom Croizé : O I et E,
qui sont respectivement la 4èm, 3èm et 2èm voyelle.
Reste le chiffre 9, placé là pour que le rébus ne soit pas trop facile.
Le R est la 9èm lettre de l'alphabet inversé.

Et voici la réponse...
c r o i z é
1831

Lit carrosse rennais
Attribué à Charles CROIZE (fils)
Menuisiers et mobilier du pays de Rennes-Apogée

 

Réminiscence des rébus celtiques ou plutôt connaissances ésotériques acquises par le compagnonnage? Jean-Charles Croizé qui se plaisait ainsi à brouiller les pistes était il "un initié", à t'il fait son tour de France? C'est en effet plus que probable. Par curiosité, nous nous sommes renseigné sur le sens symbolique du nombre 28, et voici ce que nous avons pu lire : "Au point de vue mystique, ce nombre montre l'Initié".

L'histoire de Maladri ouvre la voie à une conjecture supplémentaire. Cet homme là n’était-il pas dans le fond un habile marchand qui passait occasionnellement commande à des sculpteurs de talent ? Aujourd'hui encore*, c'est une pratique fort répandue chez les sculpteurs qui ne peuvent fournir à leur carnet de commandes et s'adressent à leurs collègues. Et ainsi au XVIIIè siècle dans la capitale, les marchands merciers étaient quelquefois des ébénistes qui achetaient à leur confrères. C'est d'ailleurs l'une des causes de l'existence de très beaux meubles qui ne portent pas d'estampille ou bien une estampille habilement dissimulée, quitte à la frapper sur le dessus d'une ceinture recouverte d'un plateau, comme sur un bureau plat par exemple. Ainsi le bureau plat dit "de Vergennes" du Musée du Louvre qui posa aux experts l'énigme d'une double estampille. On y trouve en effet celle de Pierre II Migeon, placée en évidence et, cette fois savamment cachée, celle d'un des plus grands maître-ébéniste de l'époque, Jacques Dubois. Pierre Kjellberg dans "Le mobilier français du XVIIIè siècle" nous rapporte cela comme : "une pratique assez fréquente chez les marchands qui cherchaient à s'approprier la paternité des ouvrages qu'ils vendaient".
Nous pourrions imaginer, mais c'est là bien entendu pure spéculation, que le lit du Grand-Champeaux aurait été commandé à Jean-Charles Croizé en 1831 par le fameux Maladri. Ceci pourrait expliquer, outre la signature déguisée de Charles Croizé (II), la grande renommée de Maladri, la déconvenue du Dr Jambon devant une pièce portant la signature de Maladri ainsi que ... les petits diables ou autres farfadets!

* reprenons le clavier ici pour relativiser ce point car, en quelques années seulement, les sculpteurs de nos villes et campagnes ont vu leur commandes baisser de manière exponencielle, au point que ce beau métier pourrait disparaître, et ce du fait que les mêmes qui reprochaient aux brocanteurs d'avoir échangé le mobilier de leurs aïeux contre du mobilier de formica (la mode...déjà, à l'époque, n'est ce pas...) vont aujourd'hui (de leur plein gré...puisque c'est la mode) acheter des "meubles" dans une enseigne suédoise (pour ne pas la nommer) ... des "meubles" donc, faits d'une matière qui élèverait (si la chose était possible) le formica au rang de matériaux noble et ajoutons même de matériaux salubre ... pour que tout soit dit en un mot puisque le Larousse nous vient en aide avec une parfaite définition : "Salubre - Qui est favorable à la santé, à l'organisme : Climat salubre / Qui favorise l'harmonie, le bien-être social, le redressement économique : Mesure salubre pour le pays"... voilà qui devait être dit en passant.

 

Charles Croizé III et les armoires dites "de l'atelier Croizé"

Armoire-rennaise-Croizé-1831 Armoire-rennaise-Charles-Croize-1834 Armoire-rennaise-Charles-Croize-1836

"FAIT EN 1831 PAR CROIZE"
Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

"FAIT PAR CROIZE 1834"
Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

"FAITE DE 1836 PAR CROIZE"
Collection Antiquités Philippe Glédel

 

"FAIT PAR CROIZE EN 1838"
SVV Rennes

"1838 PAR C:LE CROIZE"
Collection privée

"FAITE A PACE EN 1842 PAR CROIZE"
SVV Rennes

 
Armoire Croize 1848 Armoire-rennaise-signee-Croize-1856

"FAITE A PACE L'AN 1847
PAR CROIZE
"
Mobilier du Pays de Rennes-Cliché Musées de Rennes

"FAIT PAR CROIZE EN 1848"

Collection Antiquités Philippe Glédel

"FAIT POUR ANNE MARIE HARDY
EN 1856 P:CROIZE"

Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

 

Voici pour clore ce chapître les armoires de la troisième génération Croizé, fabriquées dans un atelier devenu le plus réputé et le plus important du Pays de Rennes, et qui comptera jusqu'à six artisans travaillant ensemble. Charles Croizé II veillera en patriarche à la transmission du savoir faire et de la belle oeuvre et, hormis ses propres fils, il y formera des apprentis menuisiers-sculpteurs qui compteront parmi les plus habiles. Malgré tout, là encore, cette série d'armoires a plus qu'un air de famille et le connaisseur distinguera une armoire des Croizé avant même d'y lire la signature car outre la qualité de menuiserie qui les font se démarquer de beaucoup d'autres, les ornements de ces armoires ont de nombreux traits de ressemblance, les plus immédiatement repérables étant le motif en forme de cœur animant le centre de la traverse basse et les colonnes ioniques aux moulures des portes. A noter que l'armoire de 1836 nous paraît avoir été sculptée par Charles Croizé II et qu'une signature se distingue des autres, toutes simplement marquées "CROIZE", On peut en effet y lire "C:LE CROIZE", soit très probablement la signature de Charles (Pierre) Croizé III, né en 1813, travaillant encore à Pacé en 1838 et qui s'établira à Bruz trois ans plus tard, bientôt secondé de ses deux fils, qui seront les derniers à perpétuer le nom de Croizé, au travers d'une quatrième génération. Perpétuer est sans doute beaucoup dire, car nous arrivons là déja à l'ère de la copie et surtout du pastiche, le mobilier rennais n'y échappera pas. Plus tard encore, le paysan n'ayant plus d'yeux que pour le tout nouveau tracteur américain qui le conduira inéluctablement à se meubler en formica, ce sera l'ère du mobilier standardisé (et donc sans intérêt) industriel (et donc en tous points navrant) ... et de même pour l'agriculture d'ailleurs ... ô combien industrielle (... et plus que navrante **).

** c'est triste à dire, et c'est un peu déborder du sujet, qu'aujourd'hui il y a pire qu'Al Quaïda ...Vous me direz : Daech? ... Oui fort bien et sans doute, mais alors... que faîtes vous de Monsanto? ***

***Je reprend le clavier, à des fins de mise à jour, puisque j'apprend que Monsanto vient d'être rachété par le groupe Bayer ...
Le gaz moutarde (du Vietnam) a racheté le gaz des camps de la mort nazis. Je ne sais pas si c'est une bonne nouvelle, mais certainement la boucle est bouclée.

 

Mais pour vite regagner le plaisir et l'émotion positive que nous procure ce mobilier des temps anciens, voici le buffet à deux corps, meuble éminemment représentatif et véritable graal du collectionneur du mobilier rennais (surtout quand y est apposée une telle signature). Les Croizé nous en ont laissé quelques très rares exemplaires. En voici trois ci-dessous, et ce sont d'ailleurs les seuls qui nous sont connus.

Le premier l'est en effet de beaucoup car figurant dans de nombreux ouvrages, bien des amateurs le considérant comme le plus merveilleux buffet rennais. Il est l'oeuvre de Charles Croizé et daté de 1785. Ses trois particularités immédiatement repérables sont les superbes coquilles ajourées qui ornent les traverses hautes des portes du corps supérieur, la présence d'incrustations de bois de placage découpé et enfin le galbe des tiroirs ainsi que des traverses (la traverse médiane ayant la particularité d'être galbée en plan, mais également en élévation pour rattraper le niveau des portes qui sont planes).

 

Buffet-rennais-Charles6croizé-signé-daté

"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZE CE 19 AOUT 1785"
Collection privée

 

 

A noter ce buffet non signé copiant le fameux buffet de 1785. Il s'agit d'une copie d'époque, qui pourrait avoir été realisée dans l'atelier des croizé par un apprenti, mais plus probablement par un autre artisan recevant une commande d'un particulier qui, ayant eu connaissance du buffet Croizé, désirait en faire faire un exemplaire semblable (à moindre coût). Mais une copie n'a rien a voir avec une oeuvre originale, elle cherche à rivaliser en singeant (ici on voit même que le copiste a ajouté de la sculpture là ou l'artiste-sculpteur Charles Croizé avait laissé des zones de vide médian où se repose le regard) et en dépit de la bonne volonté de l'artisan, il manque ici la créativité, le souffle, la force, la qualité d'exécution qui va de pair (si la différence de qualité de sculpture manque de visiblité sur les clichés, le tracé des moulures mis en comparaison est à lui seul assez éloquent).

 

Non daté et non signé, fin XVIIIè
Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

 

 

Un second buffet, cette fois non daté mais également signé de Charles Croizé, à été découvert récemment, il est la fierté d'un grand collectionneur du mobilier rennais. Est-il antérieur en âge ou postérieur au premier? Difficile de le dire, mais très certainement fabriqué dans la même décennie il présente une construction et un décor presque identiques, avec cependant l'ajout aussi atypique que hardi d'une sculpture ajourée de la traverse médiane. A noter toutefois que les façades de tiroirs, très probablement marquetées à l'origine, ont hélas été refaites et ornées de sculptures. Ce spécimen qui a perdu ses étagères à bobèches a cependant conservé son grillage d'époque fait à la main.

 

Buffet-rennais-Charles-Croizé

"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZE"
Collection privée

 

 

Le troisième exemplaire, que nous avons eu le plaisir de découvrir, est signé Croizé et daté 1806 (nous avons d'ailleurs dû reprendre le tracé de la date qui avait été anti-datée 1706 ... comme quoi tous les antiquaires ne "vieillissent" pas leurs meubles, puisqu'il en est ainsi même qui les "rajeunissent"). Sa signature : Fait le 8 Janvier 1806 P : C.ze nous ramène à la période que nous avons qualifiée de transition de l'atelier, entre Croizé père et fils. Nous le donnons pour un travail de Charles Croizé II, qui s'inspire visiblement des modèles de son père (que nous savons en outre encore bien présent à ses côtés) et qui tente même ici de les sublimer : même coquille ajourée, mêmes galbes du corps inférieur mais ajout d'un profil en arbalète (à notre connaissance parfaitement inédit dans le mobilier rennais) et d'un fronton de corniche ajouré dans l'esprit des deux armoires de Charles Croizé datées de 1800. Tout comme le second, celui-ci a perdu ses étagères en vaisselier (pour cause de commodité) et, tout comme le premier, a été vitré.

 

Buffet-Charles-Croizé-daté-1806

"FAIT LE 8 JANVIER 1806 P : Cze"
Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

 

 

Le Docteur Jambon écrivait à propos des buffets rennais : "Il est fort probable même que, pendant très longtemps, il fut spécialement réservé aux familles les plus aisées. Quoiqu'il en soit, les spécimens que nous connaissons sont presque toujours très beaux." Ces exemplaires commandés aux Croizé coûtèrent sans nul doute fort cher à l'époque, et sans doute aussi ces meubles constituaient de véritables "morceaux de bravoure" pour les Croizé qui les fabriquaient pour leurs plus riches clients. Pour mieux juger de la qualité du travail, voici ci-dessous un détail de chacun d'entre eux.

 

 

 

 

 

 

 
 

Cette page sera à suivre...

Nous tâcherons d'évoquer :
- Une autre dynastie célèbre, les Allory de Pacé
- Les armoires de la Transition Louis XIV-Louis XV
- Un modèle peu courant, les armoires Louis XV à trois panneaux
- Un modèle atypique, les armoires dites en chapeau de gendarme
de la Transition Louis XIV-Louis XV