Antiquités Philippe Glédel
ANTIQUITÉS PHILIPPE GLÉDEL – TOUS DROITS RÉSERVÉS 1998 / 2026

Les Croizé de Pacé

Première grande dynastie de menuisiers-sculpteurs du Pays de Rennes

Fronton d'armoire de Charles Croizé - Collection Antiquités Philippe Glédel

Fronton d'armoire de Charles Croizé - Collection Antiquités Philippe Glédel

Il est tout naturel de commencer par évoquer les Croizé, véritable dynastie qui compte en effet au moins quatre générations de menuisiers, dont plusieurs sculpteurs de grand talent à la célébrité amplement justifiée. L'achat par le musée de Bretagne d'une somptueuse armoire de 1824 signée Croizé aura été à l'origine des travaux de l'ancien conservateur du musée de Bretagne Jean-Yves Veillard, travaux fort précieux qui ont permis de mieux connaître cette lignée de menuisiers, d'établir sa généalogie et de relever les lieux où ils s'installèrent.

 

Charles I Croizé
Le fondateur, le premier dont nous savons avec certitude qu'il était menuisier, est Charles Croizé.
Né en 1746 à Pacé, il épousa Angélique Allory en première noce et s'établit à l'Hermitage puis à Saint-Gilles jusqu'à sa mort en 1814.

Attachons-nous tout d'abord à reproduire les rares modèles connus signés Charles Croizé ainsi que les signatures.
A noter une signature répertorie dans l'ouvrage
"Les beaux meubles rustiques du Vieux Pays de Rennes" du Docteur Jambon : "FAIT PAR CHARLES CROIZE L'AN 1801 ou L'AN X de la REPUBLIQUE". Nous avons fait en 2024 l'acquisition de cette armoire que nous considérons comme la plus exceptionnelle armoire de Charles Croizé.

 
Armoire rennaise signée Croizé datée 1798
Armoire rennaise signée Croizé datée 1800
Armoire rennaise signée Croizé datée l'an VIII

"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZÉ
CE 12 JANVIER 1798
"
Mobilier du Pays de Rennes - ed. Musées de Rennes

"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZÉ
EN 1800"
SVV Rennes

"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZÉ
CE 18 GERMINAL DE L'AN VIII"
Soit
le 8 avril 1800
Collection privée

 
Armoire rennaise signée Croizé datée l'an 1801
Armoire rennaise signée Croizé datée 1802
Armoire rennaise signée Croizé datée 1803
"PAR CHARLES CROIZÉ L'AN 1801
OU L'AN DIX DE LA REP"

Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel
"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZÉ
CE 3 AOUST 1802"

Mobilier du Pays de Rennes - ed. Musées de Rennes

"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZÉ
CE 3 JANVIER L'AN 1803"

Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

 
Armoire rennaise signée Croizé datée 1805
Armoire rennaise signée Croizé datée 1806
Armoire rennaise signée Croizé datée 1810
"FAIT P. C. C.ZÉ
EN L'AN 1805 CE 18 OCTOBRE "

Mobilier du Pays de Rennes - ed. Musées de Rennes
"FAIT LE 8 OCTOBRE 1806
PAR CROIZÉ"

Collection Antiquités Philippe Glédel

"FAITE LE 18 OCTOBRE 1810
PAR CR. A PACE"

Collection privée

 

Ces pièces sont toutes d'une très grande qualité, les bois superbes avec un emploi majeur du merisier utilisé en larges et épaisses sections, les assemblages parfaits, mais surtout le sculpteur fait preuve d'une très grande maîtrise technique, le tracé est sûr, partout souple et bien enlevé, la sculpture purement exceptionnelle, à la fois délicatement ciselée et parfaitement dégagée. Ce qui ne cesse d'étonner, considérant un panneau d'armoire de Charles Croizé, c'est qu'il nous paraît que le sculpteur vient de l'exécuter, alors même qu'il a plus de deux siècles. Son travail a le rendu d'une ciselure sur bronze. C'est pourquoi nous le considérons comme le sculpteur (de mobilier) breton le plus doué de sa génération.

Il est intéressant de suivre l'évolution stylistique à travers ces exemples connus de Charles Croizé, nous n'oublierons pas qu'il s'agit d'un mobilier de province présentant un important décalage avec le style en vogue dans la capitale.

L'armoire de 1798 est encore d'un style de transition entre forme Louis XIV et Louis XV, tandis que nous voyons bien que comparativement à l'armoire rennaise du milieu du XVIIIe (photographiée en illustration de la corniche à double cintre), les montants se sont arrondis, les pieds se sont galbés. Le décor "à la Bérain", encore maintenu dans le cadre rigoureux des trois panneaux droits, est déjà en partie naturaliste.

 

Hormis une autre armoire connue, également datée 1805, ces sept armoires semblent bien être les seules portant la signature de Charles Croizé répertoriée à ce jour et il ne paraît pas davantage exister d'autres exemplaires non signés ressemblant à celles-ci et qui pourraient lui être attribuées (telles que les deux dernières), ce qui laisse à penser que Charles Croizé a probablement signé toute sa production et aussi, bien entendu, que d'autres armoires demeurent encore à découvrir.

  signature Fait Par Moi Charles Croizé  

Les deux dernières armoires, respectivement datées 1806 et 1810, semblent marquer le travail d'une période de transition entre la première et la seconde génération Croizé, déjà engagée avec l'armoire de 1805. Elles ne portent plus la mention du prénom tandis que les dates "en 8" font leur apparition et il semble qu'une nouvelle signature s'ébauche : C. CZE - C.ZE - CR.ZE CROIZÉ pour en arriver à CROI. Il faut noter qu'en 1805, Charles Croizé, deuxième du nom, atteint l'âge de 30 ans, ce qui représente à cette époque l'âge de pleine maturité de l'artisan (nous avons remarqué que beaucoup de sculpteurs ont produit leurs plus beaux chefs-d'oeuvre à cet âge). S'il nous semble bien reconnaître (tout au moins pour celle de 1810) une sculpture de la main de Charles I Croizé, ces deux modèles marquent la toute première apparition du décor à la coquille allongée, élément visible au centre de la traverse haute qui sera par la suite un motif récurrent au centre de la traverse haute des armoires de Charles II.
A noter la signature d'un buffet deux corps de cette période reproduit plus bas :
Fait le 8 Janvier 1806 P : C.ZE.

 

 

Charles II Croizé
Il n'est pas simple d'identifier les œuvres de la descendance de Charles Croizé car il a été le seul à avoir signé du nom et du prénom. Ainsi l'armoire de 1824 du Musée de Bretagne est demeurée sans attribution. Nous savons cependant que deux enfants sont nés de l'union de Charles Croizé et d'Angélique Allory. Sur le cadet, Julien-Désiré, nous avons peu de renseignements et le fait qu'il fût aussi menuisier n'a pas encore été établi. Le fils aîné, Jean-Charles Croizé, nous est beaucoup mieux connu. Nous savons qu'il est né en 1775, qu'il s'est installé à Pacé et que ses quatre fils seront à leur tour menuisiers, mais citons plutôt Jean-Yves Veillard :

" En 1836, Jean-Charles Croizé est établi au bourg de Pacé; il est dans sa soixantième année. Trois de ses fils - du second au quatrième - travaillent avec lui; à cela, il faut ajouter un jeune ouvrier de seize ans; soit un atelier de cinq personnes. L'aîné de ses fils, Julien-Charles, est aussi implanté au bourg et emploie deux ouvriers. Cinq ans plus tard, la taille du premier atelier s'est légèrement modifiée. A la place du jeune ouvrier de seize ans, ce sont deux compagnons de vingt-cinq ans. A plus de soixante-cinq ans, Jean-Charles Croizé reste le patron et, en dehors de l'aîné, aucun des trois autres qui ont entre vingt-trois et trente ans, n'a cherché à s'établir à son compte. En 1846, (Jean-) Charles Croizé est toujours recensé comme menuisier (il a soixante douze ans) et a gardé avec lui son plus jeune fils. "

Tous ces éléments (longévité professionnelle - succession nombreuse - taille de l'atelier - formation de compagnons) semblent bien attester que Jean-Charles Croizé est un maître sculpteur important, et il pourrait bien être celui des Croizé qui a le plus contribué à la renommée de cette dynastie.

Nous avons relevé, sur un certain nombre de très belles armoires, toutes parées de motifs décoratifs récurrents, des signatures avec les mêmes singularités : en premier lieu les caractères du nom Croizé y sont souvent gravés de la même manière, comme on peut le voir sur ce cliché - les deux dernières lettres plus petites. Mais ce n'est pas tout, il existe une seconde similitude bien plus troublante, celle des dates.
  signature-de-Charles-croizé  
 
Armoire rennaise signée Croizé datée 1813
Armoire rennaise signée Croizé datée fait du 18 octobre 1813
"FAIT DU 18 AOÛT 1813"
PAR CROI"

Collection Mucem
"FAIT DU 18 OCTOBRE 1813"
PAR CROI"

Collection Privée
"FAIT DU 18 AVRIL 1814"
PAR CROI"

Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel
 
Armoire rennaise signée Croizé datée fait du 28 août 1814 Armoire rennaise signée Croizé datée 1814
Armoire rennaise signée Croizé merisier sculpté attribuée
"FAIT DU 28 AOÛT 1814"
PAR CROI"

Collection privée
"FAIT DU 28 OCTOBRE 1814"
PAR CROI"

Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel
ARMOIRE CROIZÉ VERS 1820-25
SIGNATURE ET DATE EFFACEES

Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel
 
Armoire rennaise signée Croizé datée 1824 Armoire rennaise signée Croizé datée 1825
Armoire rennaise signée Croizé datée 1826
"FAIT DU 28 MAI 1824
ANNO DOMINE PAR
CROIZÉ"
Collection Musée de Bretagne - Rennes
"FAIT DU 28 MAI 1825
PAR
CROIZÉ"
Collection Antiquités Philippe Glédel
"FAIT DU 28 MARS 1826"
PAR CROI
"
Hôtel des ventes de Poitiers


Le cartouche en partie centrale des traverses est un des éléments déterminant dans l'attribution. Celui de la traverse haute demeure le même mais on voit celui de la traverse basse évoluer chez Charles II Croizé au fil des années, et nous observons sur ces trois dernières armoires un motif quasi semblable à celui , ce qui vient encore confirmer notre attribution au seul et même Charles II Croizé.

 

En effet, outre la typographie de la signature on observe tout d'abord que les trois plus anciennes sont datées du 18, tandis que toutes les autres armoires sont datées du 28 du mois. Sachant que leur fabrication nécessite au moins un mois de travail et même bien davantage pour certaines d'entre elles, cette précision du jour, récurrente chez J. C. Croizé, et l'on ne rencontre que très fortuitement chez ses collègues, n’est sûrement pas le fruit du hasard. On peut certes penser à une date de livraison de son travail établie tel un rituel, ou bien plutôt que Jean-Charles Croizé aurait glissé là un indice, une marque destinée à ses contemporains, voire même à la postérité?
On remarque que les armoires les plus anciennes sur lesquelles sont reproduites cette signature
"CROI" sont datées à partir de de 1813. Charles Croizé père étant décédé en 1814, 1813 pourrait raisonnablement correspondre à la période où le fils aîné prend véritablement la succession de l’atelier et l’on peut aussi penser que les armoires datées du 18 puissent être les premières armoires fabriquées par Jean-Charles à son propre compte. A partir d'août 1814 apparaît une légère variation car elles seront toutes datées du 28, et celà jusqu'en 1826. En tenant pour admis que ces armoires ont bien un seul et même auteur (notons toutefois que les deux splendides armoires de 1824 et 1825, puis à la suite celle de 1837, ont longtemps posé question car elles n'ont pas la même graphie à deux tailles du nom Croizé, mais en ayant bien toutefois comme on le voit la mention du 28 du mois et, ce que nous avons pu constater en confrontant différentes armoires possédant les deux graphies de signature, des motifs et un travail du ciseau parfaitement conforme) et donc tout indique qu'il s'agit bien de Jean-Charles Croizé. Rappelons, par probité, l'existence d'un cousin du nom de Charles-Pierre Croizé, dont nous connaissons que la date de décès, en 1840. Mais ce dernier était menuisier à Rennes où la fabrication d'armoire double cintre n'a jamais été établie, et nous ne le mettrons pas en ballottage avec le propre fils de Charles Croizé, possédant sans doute de surcroît le plus grand atelier de Pacé, village réputé comme le centre principal de fabrication de ce mobilier, à tel point que pour paraphraser Gwénaël Baron, nous ne devrions pas dire le mobilier rennais mais le mobilier de Pacé. Demeure toutefois l'existence d'un jeune frère prénommé Julien (et celle d'une certaine renommée associée à cet autre prénom au sein de la famille Croizé) dont nous savons encore peu de choses hormis sa date de naissance, 1798, qui refute toute possibilité de le désigner comme l'auteur de ces armoires (excepté certes à partir de 1824... Mais qu'il puisse utiliser le même signe de reconnaissance que son frère -le fameux 28- ceci nous semble suffisamment improbable pour l'écarter). D'ailleurs cette renommée pourrait fort bien être celle du propre fils aîné de (Jean-) Charles Croizé, également prénommé Julien, qui fut le seul fils à fonder son propre atelier avant 1840, mais qui, né seulement en 1809, ne peut absolument pas davantage être l'auteur de ces deux chefs-d'oeuvre de 1824 et 1825. Ainsi il conviendrait de dire que tout simplement à partir de 1824 la signature de Charles II Croizé sera tracée en lettres égales, et celà au moins jusqu'en 1838 (car nous reconnaissons un travail de sa main et pouvons lui attribuer d'autres armoires ainsi signées jusqu'à cette période) et enfin noter que les années post 1826 marqueront l'abandon de la datation précisée au jour du mois.

 

Ces armoires sont toutes superbes, dans un style Louis XV des plus pur et des plus gracieux, et bien entendu, s'agissant de meubles fabriqués à la demande (nous pouvons dire de commande puisqu'il s'agit chaque fois d'armoires de mariage) ornées en fonction de la richesse du commanditaire mais aussi certainement de la prospérité du moment. La somptueuse armoire de 1824, acquise par le Musée de Rennes, est sans doute la plus exceptionnelle armoire rennaise connue, et à ce titre elle peut figurer parmi les plus belles armoires régionales de France, osons-le dire au risque d'être taxé de chauvinisme. Rivalise de beauté avec elle une armoire de 1825, anciennement inventoriée par les Musées de Rennes, dont nous avons fait l'acquisition en 2025.
Si nous nous attachons à mieux observer le travail de la sculpture, il apparaît que le répertoire ornemental, bien que très riche et varié, possède de nombreux points communs. Bornons nous à en relever quelques-uns parmi les plus marquants :
- Les ressemblances entre les traverses hautes et en particulier le motif central.
Il s’agit d’une coquille allongée, inspirée du style Régence et tout à fait inédite à cette date mais que l’on retrouvera employée par des sculpteurs de la génération suivante (L.Boutin–J.Gérard…). Jean-Charles Croizé paraît bien en être l’inventeur et Joseph Gérard et Louis Boutin furent d'abord apprentis chez les Croizé avant de se mettre à leurs compte.
- A la différence de Charles I Croizé, qui ornait l'amortissement de la porte d'une coquille, son fils sculpte un motif fait de larges fleurs disposées en couronne.
- Tous les dormants de ces armoires ont en commun la même coquille sculptée au sommet.
On remarque aussi le soin accordé au pied, qu'il soit dessiné en volutes ou plus tard en un gracieux sabot de biche reconnaissable entre tous. Tous ces éléments permettent d'attribuer à Jean-Charles Croizé la réalisation de la superbe armoire à la date et signature effacée de nos anciennes collections, tout comme les armoires de 1824 et 1825 que nous considérons comme les deux plus exceptionnelles armoires rennaises jamais réalisées.
On y retrouve le somptueux fronton qui coiffe l'armoire de 1824, un modèle très particulier que nous appellerons à galerie, et dont nous pensions lui attribuer la paternité jusqu'à la découverte de la formidable armoire de 1801 réalisée par son père.
Cependant Jean-Charles Croizé, bien plus qu'un simple sculpteur, est lui aussi un inventeur, et qui aura d'ailleurs de nombreux disciples. C'est un peu le Pierre Hache du mobilier rennais. Pourquoi n’a t-il pas tout simplement signé de son nom et prénom en toutes lettres comme c'est l'usage en pays de Rennes? Nous pouvons émettre plusieurs hypothèses :

Il est plus que probable, au sein de ce milieu rural du début du XIXe siècle où l’usage est de donner le nom de baptême du père à l’aîné des enfants était tenace (quoi de mieux pour illustrer cette tradition séculaire que cette petite anecdote, qui ne date pourtant que des années 1930 : Fernand et Jeanne eurent trois enfants. Le premier, une fille, on l’appela Fernande, puis une autre fille que l’on appela Jeanne bien évidemment, mais le troisième enfant fût un garçon, à la grande joie de ce couple d’agriculteurs qui ne se démonta pas et décida de l’appeler Fernand), et où les gens de cette époque n’aimait pas voir les habitudes bousculées, que Jean-Charles se faisait en tous cas certainement appeler Charles. Nous avions d'ailleurs noté que tant Gwénaël Baron que Jean-Yves Veillard écrivent "(Jean) Charles Croizé" et nous lirons beaucoup plus tard une petite note dans l'ouvrage de Baron et Clarke : "1- Prénommé Jean-Charles à sa naissance, mais connu ensuite dans les sources documentaires sous le seul prénom de Charles". De là sans doute, soit par respect pour son père ou par soucis de se distinguer ou encore les deux à la fois, l’idée d’adopter cette signature atypique.
Il est sans doute aussi un autre aspect qu’il faut envisager : à cette époque, les sculpteurs avaient une grande réputation. Voici ce que nous apprend le Dr Jambon :
" Quelques-uns de ces artisans jouissaient d’un prestige énorme dans leur région. Au début, on prêtait à leur talent une origine surnaturelle, voire même diabolique. Bien mieux, comme les rebouteurs d’aujourd’hui *, ils jouissaient d’un « don » qu’ils pouvaient transmettre à leur descendants "
* Nous devons nous replacer dans le contexte des années 1930.
Le Dr Jambon poursuivait son récit en rapportant l'histoire d’un sculpteur célèbre du nom de Maladri qui "portait dans sa poche une tabatière remplie de « petits diables » qui, lorsqu’il les faisait travailler, exécutaient de véritables chefs-d’œuvre avec une rapidité incroyable" ... "nous avons eu la bonne fortune de voir une gaine d’horloge qui portait l’inscription suivante : P. MALADRI DE NUIT DU 13 O 14 AOUT 1810. C’était loin d’être un pur chef-d’œuvre".

Jean-Charles Croizé, ou Charles II Croizé, comme nous allons préférer le nommer, n'aurait-il pas tout simplement signé ainsi par jeu, pour le simple plaisir de l'énigme?

Et puisqu'il est question d'énigme, il en est justement une posée par la signature d'un magnifique lit carrosse à deux étages photographié dans le livre du Dr Jambon et qui déconcerte visiblement Gwénaël Baron et Alison Clarke qui le reproduisent dans leur ouvrage. Nous avons vite été convaincu qu'il s'agissait d'un cryptogramme.

signature rébus de Charles Croizé

 

Ce lit est gravé d'une suite de lettres et de chiffres :
c 9 4 3 z 2
1831
Les auteurs émettent une hypothèse: doit-on y voir un accident typographique ? et s'interrogent : " doit-on lire Croizé ? "


En effet, ce lit a bien la qualité des plus beaux meubles fabriqués à Pacé
et le registre ornemental de sa sculpture est au plus près du travail des Croizé, sans compter que ce nom paraît être le seul possible dans la liste des sculpteurs connus.
Enfin, il provient de l'ancien manoir du Grand-Champeaux, situé tout près de Pacé, et dont nous savons (pour être intervenu dans la succession familiale) qu'il était meublé d'armoires signées par les Croizé.

Et il existe une autre hypothèse : Ne s'agirait-il pas d'un rébus ?
Il y a trois voyelles dans le nom Croizé : O I et E,
qui sont respectivement la 4èm, 3èm et 2èm voyelle.
Pour le chiffre 9, le R est la 9èm lettre de l'alphabet inversé.

La réponse est donc :
c r o i z é
1831

Signature du lit carrosse rennais à double étages
attribué à Charles II Croizé

 

Lit carrosse à double étages daté 1831 et autre lit carrosse de l'atelier Croizé.

Lit carrosse rennais de Charles Croizé Lit carrosse rennais de Charles Croizé daté 1831

Collections privées

 
Buffet droit à quatre volets daté 1836 signé Croizé

Plus tard nous décrouvrirons un buffet droit

que l'on reconnait au premier coup d'oeil

pour un meuble de l'atelier Croizé signé :

FAIT DE 1836
PAR c 9 4 3 z 2

Ancienne collection Antiquités Philippe Glédel
Buffet droit illustré dans l'ouvrage
de 1927 du Docteur Jambon,
sans plus de précisions sur la signature.

 

Réminiscence des rébus celtiques ou plutôt connaissances ésotériques acquises par le compagnonnage? Jean-Charles Croizé qui se plaisait ainsi à brouiller les pistes était il "un initié", à t'il fait son tour de France? C'est en effet plus que probable. Par curiosité, nous nous sommes renseigné sur le sens symbolique du nombre 28, et voici ce que nous avons pu lire : "Au point de vue mystique, ce nombre montre l'Initié".

L'histoire de Maladri ouvre la voie à une conjecture supplémentaire. Cet homme là n’était-il pas dans le fond un habile marchand qui passait occasionnellement commande à des sculpteurs de talent ? Aujourd'hui encore*, c'est une pratique fort répandue chez les sculpteurs qui ne peuvent fournir à leur carnet de commandes et s'adressent à leurs collègues. Et ainsi au XVIIIe siècle dans la capitale, les marchands merciers étaient quelquefois des ébénistes qui achetaient à leurs confrères. C'est d'ailleurs l'une des causes de l'existence de très beaux meubles qui ne portent pas d'estampille ou bien une estampille habilement dissimulée, quitte à la frapper sur le dessus d'une ceinture recouverte d'un plateau, comme sur un bureau plat par exemple. Ainsi le bureau plat dit "de Vergennes" du Musée du Louvre qui posa aux experts l'énigme d'une double estampille. On y trouve en effet celle de Pierre II Migeon, placée en évidence et, cette fois savamment cachée, celle d'un des plus grands maître-ébéniste de l'époque, Jacques Dubois. Pierre Kjellberg dans "Le mobilier français du XVIIIe siècle" nous rapporte cela comme : "une pratique assez fréquente chez les marchands qui cherchaient à s'approprier la paternité des ouvrages qu'ils vendaient".
Nous pourrions imaginer, mais c'est là bien entendu pure spéculation, que le lit du Grand-Champeaux aurait été commandé à Croizé en 1831 par le fameux Maladri. Ceci pourrait expliquer, outre la signature déguisée de Charles II Croizé, la grande renommée de Maladri, la déconvenue du Dr Jambon devant une pièce portant la signature de Maladri ainsi que bien entendu... Les petits diables ou autres farfadets!

* Reprenons le clavier ici pour relativiser ce point car, en quelques années seulement, les sculpteurs de nos villes et campagnes ont vu leur commandes baisser de manière exponentielle, au point que ce beau métier pourrait disparaître, et ce du fait que les mêmes qui reprochaient aux brocanteurs d'avoir échangé le mobilier de leurs aïeux contre du mobilier de formica (la mode... Déjà, à l'époque, n'est ce pas...) vont aujourd'hui (de leur plein gré... Mais oui puisque c'est la mode!) acheter des "meubles" dans une enseigne suédoise (pour ne pas la nommer) ... Des "meubles" donc, faits d'une matière qui élèverait (si la chose était possible) le formica au rang de matériaux noble et ajoutons même de matériaux salubre... Pour que tout soit dit en un mot puisque le Larousse nous vient en aide avec une parfaite définition : "Salubre - Qui est favorable à la santé, à l'organisme : Climat salubre / Qui favorise l'harmonie, le bien-être social, le redressement économique : Mesure salubre pour le pays"... Voilà qui devait être dit en passant.

 

Charles II et III Croizé et Julien Croizé - les armoires des ateliers Croizé

Armoire atelier Croizé datée 1830 Armoire atelier Croizé datée 1831 Armoire atelier Croizé datée 1834

"FAIT PAR : CROIZÉ DU BOURG DE PACÉ 1830"
Collection privée

"FAIT EN 1831 PAR CROIZÉ"
Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

"FAIT PAR CROIZÉ 1834"
Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

 

Armoire atelier Croizé datée 1834 Armoire atelier Croizé datée 1836 Armoire atelier Croizé datée 1837

"FAIT PAR CROIZÉ EN 1834"
Collection privée

"FAITE DE 1836 PAR CROIZÉ"
Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

"FAITE L'AN 1837 PAR CROIZÉ"

 

Armoire atelier Croizé datée 1838 Armoire atelier Croizé datée 1838 par C:le Croizé Armoire atelier Croizé datée 1842

"FAIT PAR CROIZÉ EN 1838"
Collection Mucem

"1838 PAR C:LE CROIZÉ"
Collection privée

"FAITE A PACÉ EN 1842 PAR CROIZÉ"
SVV Rennes

 

Armoire atelier Croizé datée 1847 Armoire Croize 1848 Armoire atelier Croizé datée 1856

"FAITE A PACE L'AN 1847 PAR CROIZÉ"
Ancienne provenance du Grand-Champeaux

"FAIT PAR CROIZÉ EN 1848"
Collection Antiquités Philippe Glédel

"FAIT POUR ANNE MARIE HARDY
EN 1856 P:CROIZÉ"

Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

 

Pierre I et II Croizé - les armoires des ateliers Croizé

Armoire a Pierre Croizé datée 1810 Armoire a Pierre Croizé datée 1834 Armoire a Pierre Croizé datée 1851

"FAIT POUR J.B. COUDE ET T. DUNOTSON EPOUSE
L'AN 1810 PAR MOI PIERRE
CROIZÉ"

"FAIT L'AN 1834 PAR PIERRE CROIZÉ"
Collection privée

PAR PIERRE CROIZÉ 1851
Vie à la campagne- Ed. Hachette


Modèles avec une rare signature, et dont l'auteur, pour celle de gauche, ne peut-être Pierre-Jean-Marie Croizé (né en 1743) le frère ainé de Charles Croizé (soit l'oncle de Jean-Charles Croizé). Il est ainsi visible que Pierre Croizé ne possède pas les dons de son cadet.
Les deux autres armoires signées du même prénom, datées 1834 et 1851, sont cette fois attribuables au second fils de Jean-Charles Croizé, Pierre-Jean Croizé, né en 1811.

 

Voici pour clore ce chapître les armoires de la troisième génération Croizé, fabriquées dans un atelier devenu le plus réputé et le plus important du Pays de Rennes, et qui comptera jusqu'à six artisans travaillant ensemble. Charles II Croizé veillera en patriarche à la transmission du savoir faire et de la belle œuvre et, hormis ses propres fils (Julien, Pierre, Charles et Jean-Marie), il y formera des apprentis menuisiers-sculpteurs qui compteront parmi les plus habiles. Malgré tout, là encore, cette série d'armoires a plus qu'un air de famille et le connaisseur distinguera une armoire des Croizé avant même d'y lire la signature car outre la qualité de menuiserie qui les font se démarquer de beaucoup d'autres, les ornements de ces armoires ont de nombreux traits de ressemblance, les plus immédiatement repérables étant le motif en forme de cœur animant le centre de la traverse basse et les colonnes ioniques aux moulures des portes. A noter une armoire de 1851 très richement sculptées signée de Pierre Croizé, mais également deux très belles armoires de 1837 et 1838 rappelant les chefs-d'œuvre de 1824 et 1825, et enfin une armoire de 1838 (au centre) dont la signature se distingue des autres car on peut y lire "C:LE CROIZE", soit possiblement la signature de Charles III Croizé, né en 1813, travaillant encore à Pacé en 1838 et qui s'établira à Bruz trois ans plus tard, bientôt secondé de ses deux fils, qui seront les derniers à perpétuer le nom de Croizé par une quatrième génération... Perpétuer est sans doute beaucoup dire, car nous arrivons définitivement à l'ère de la copie et surtout du pastiche, le mobilier rennais n'y échappera pas. Plus tard encore, le paysan n'ayant plus d'yeux que pour le tout nouveau tracteur américain qui le conduira inéluctablement à se meubler en formica, ce sera l'ère du mobilier standardisé (et donc sans intérêt) industriel (et donc en tous points navrant) ... et de même pour l'agriculture d'ailleurs ... ô combien industrielle (... et plus que navrante **).

** C'est triste à dire, et c'est un peu déborder du sujet, qu'aujourd'hui il y a pire qu'Al Quaïda...Vous me direz : Daech?... Oui fort bien et sans doute, mais alors... Que faites-vous de Monsanto?***

*** Reprenons le clavier, à des fins de mise à jour, puisque Monsanto a été racheté par le groupe Bayer... Le gaz moutarde du Vietnam rachetant le gaz des camps de la mort nazis. Je ne sais pas si c'est une bonne nouvelle, mais certainement la boucle est bouclée!

 

Les buffets Croizé
Mais pour vite regagner le plaisir et l'émotion positive que nous procure ce mobilier des temps anciens, voici le buffet à deux corps, meuble éminemment représentatif et véritable graal du collectionneur du mobilier rennais (surtout quand y est apposée une telle signature). Les Croizé nous en ont laissé quelques très rares exemplaires. En voici trois ci-dessous, et ce sont d'ailleurs les seuls qui nous sont connus (à signaler deux autres modèles, mais dont les signatures sont apogryphes).


Buffet rennais signé Charles Croizé daté 1784

"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZÉ 1784"
Collection privée

 

 

Ce premier meuble est l'oeuvre de Charles
Croizé et daté de 1784.

Ses deux particularités immédiatement
repérables sont les superbes coquilles ajourées
qui ornent les traverses hautes des portes du

corps supérieur et lesgalbes des tiroirs
ainsi que des traverses (la traverse médiane
ayantla particularité d'être galbée en plan,
mais égalementen élévation pour rattraper

le niveau
des portes quisont planes).

 

Buffet rennais signé Charles Croizé daté 1785

"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZÉ CE 19 AOUT 1785"
Collection privée

 

 

 

Un chef-d'œuvre est on le voit souvent associé
à
une seconde version.

Ce meuble est connu de beaucoup, car figurant
dans de
nombreux ouvrages, et c'est pourquoi
bien des amateurs
le considérent comme
le plus beau buffet rennais.

 

A noter que ce buffet a été copié par quelques
concurrents de Charles Croizé, et parmi
les meilleurs meilleurs artisans
du Pays de Rennes.

Ainsi nous avons en collection un buffet
de Jean-BaptisteDepouez daté 1788
qui s'en inspire largement et nous avons
connaissance d'un autre buffet, signé cette fois
Jean Saunier et daté 1792,
qui en est presque la réplique.

 

 

Buffet rennais copie Croizé

Non daté et non signé, fin XVIIIe
Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

 

 

 

Voici un autre buffet, non signé, copiant le
fameux buffet de
1784.

Il s'agit d'une copie d'époque, qui pourrait avoir
été
réalisée dans l'atelier des croizé par un
apprenti, mais plus
probablement par un autre
artisan recevant une commande d'un particulier
qui,
ayant eu connaissance du buffet Croizé,
désirait en faire faire un exemplaire semblable
(à moindre
coût).
Mais une copie n'a rien à voir avec une
oeuvre
originale, elle cherche à rivaliser en
singeant
(ici on voit même que le copiste a
ajouté de la sculpture là ou
l'artiste-sculpteur
Charles Croizé avait laissé des zones de vide
médian où se repose le regard) et en dépit de la
bonne
volonté de l'artisan, il manque ici la
créativité, le souffle, la force, la qualité
d'exécution qui va de pair
(si la différence de
qualité de
sculpture peu visible sur les clichés,
le tracé des moulures mis en comparaison
est à lui seul assez éloquent).

 

Buffet rennais Charles Croizé

"FAIT PAR MOI CHARLES CROIZÉ"
Collection privée

 

 

 

Un troisième buffet, cette fois non daté mais
également signé de Charles Croizé,
est la fierté d'un grand collectionneur du
mobilier rennais. Est-il antérieur en âge
ou postérieur au premier?
Difficile de le dire, mais très certainement
fabriqué dans la même décennie, il présente
une construction et un décor presque
identiques, avec cependant l'ajout aussi
atypique que hardi
d'une sculpture ajourée
de la traverse médiane.

Ce spécimen qui a perdu ses étagères à
bobèches a cependant conservé son grillage
d'époque fabriqué à la main.

 

Buffet rennais signé CharlesII  Croizé daté 1806

"FAIT LE 8 JANVIER 1806 P : Czé"
Ancienne Collection Antiquités Philippe Glédel

 

 

 

Cet autre exemplaire, que nous avons eu le
plaisir de découvrir,
est signé Croizé et daté
1806 (nous avons d'ailleurs dû reprendre
le
tracé de la date qui avait été antidaté 1706...
Comme quoi
tous les antiquaires ne
"vieillissent" pas leurs meubles, puisqu'il
en
est ainsi
qui les "rajeunissent").

Sa signature : Fait le 8 Janvier 1806 P : C.ze
nous ramène à la période que nous avons
qualifiée de transition
de l'atelier, entre Croizé
père et fils. Nous le donnons pour un
travail de
Charles II Croizé, qui s'inspire visiblement des
modèles
de son père (que nous savons en outre
encore bien présent à ses
côtés) et qui tente
même ici de les sublimer :
même coquille
ajourée, mêmes galbes du corps inférieur
mais ajout d'un profil
en arbalète
(à notre
connaissance parfaitement inédit
dans le
mobilier rennais) et d'un fronton de
corniche ajouré
dans l'esprit des deux
armoires de
Charles Croizé datées de 1800.

Tout comme le second, il a perdu ses étagères
en vaisselier
et, tout comme le premier,
il a été vitré.

 

 

Le Docteur Jambon écrivait à propos des buffets rennais : "Il est fort probable même que, pendant très longtemps, il fut spécialement réservé aux familles les plus aisées. Quoiqu'il en soit, les spécimens que nous connaissons sont presque toujours très beaux." Ces exemplaires commandés aux Croizé coûtèrent sans nul doute fort cher à l'époque, et sans doute aussi ces meubles constituaient de véritables "morceaux de bravoure" pour les Croizé qui les fabriquaient pour leurs plus riches clients. Pour mieux juger de la qualité du travail, voici ci-dessous quelques détails.

 

détail buffet deux corps rennais de Croizé avec vaisseliers

 

détail buffet deux corps rennais de Croizé grillagé

 

détail buffet deux corps rennais de Croizé vitré

 
 

ANTIQUITÉS PHILIPPE GLÉDEL – TOUS DROITS RÉSERVÉS 1998 / 2026