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Mathieu Criaerd et les commodes Régence
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Mathieu Criaerd, ébéniste parisienMathieu Criaerd (1689-1776), né à Bruxelles et issu d’une famille d’artisans flamands, est le membre le plus célèbre d’une importante dynastie d’ébénistes parisiens. Il ne faut pas le confondre avec son fils Antoine-Mathieu Criaerd. Installé dans le faubourg Saint-Antoine, d’abord rue Sainte-Marguerite puis rue Traversière, il exerce à Paris dès la Régence. Son talent lui permet d’acquérir une situation prospère et il travaille pour des marchands-merciers ainsi que pour des fournisseurs du Garde-Meuble royal. Alexandre Pradère cite notamment Nicolas Héricourt, Antoine-Robert Gaudreaus, Thomas-Joachim Hébert et Gilles Joubert. Nous savons également qu’il fournit des meubles à Jean-François Oeben. La carrière de Mathieu Criaerd se prolongera largement sous Louis XV, ce qui explique que son œuvre permette aujourd’hui d’observer l’évolution rapide du mobilier parisien depuis les formes encore puissantes de la Régence jusqu’aux créations pleinement rocaille du milieu du siècle.
Les Ébénistes du XVIIIe siècle, comte François de Salverte. |
Le Meuble français et européen du Moyen Âge à nos jours, Pierre Kjellberg. |
Les Ébénistes français de Louis XIV à la Révolution, Alexandre Pradère. |
Les estampilles sous la RégenceL’absence d’estampille sur une commode de la Régence ne constitue nullement une anomalie. L’usage systématique de la marque au fer n’est pas encore établi et de très nombreux meubles de premier ordre de cette période demeurent anonymes. Il serait cependant excessif d’affirmer que les meubles Régence ne sont jamais estampillés. Quelques ébénistes précurseurs utilisent déjà une marque, souvent constituée de simples initiales frappées en grandes lettres. Criaerd, Denizot, Lieutaud, Mallerot, Garnier ou Sageot figurent parmi les artisans chez lesquels de telles marques anciennes sont connues. Ces estampilles sont particulièrement précieuses lorsqu’elles permettent de rapprocher un meuble marqué d’un autre exemplaire non estampillé partageant la même construction, les mêmes proportions et surtout le même répertoire de bronzes.
Le Meuble français et européen du Moyen Âge à nos jours, Pierre Kjellberg. |
L’attribution par le répertoire des bronzesL’attribution de notre commode à Mathieu Criaerd ne repose pas sur la présence d’un bronze isolé, mais sur la réunion d’un ensemble cohérent : grandes entrées de serrure en cartels, poignées tombantes et larges rosaces, agrafes en « moustaches », longues chutes aux mascarons de faunes et sabots aux puissants mufles de lion. Les grandes entrées de serrure sont particulièrement significatives. Le même modèle apparaît sur plusieurs commodes portant la marque de Mathieu Criaerd ou qui lui sont attribuées. Nous le retrouvons également sur une commode estampillée par son frère aîné André Criaerd, ce qui permet de rattacher très précisément ce bronze au répertoire employé par la famille. Les sabots aux masques de lion sont beaucoup plus rares. Leur présence sur plusieurs meubles de très grande qualité, parfois associés à Criaerd mais également à quelques autres maîtres de premier ordre, montre qu’ils appartiennent à un répertoire prestigieux et peu diffusé. |
Commode Louis XV estampillée Mathieu Criaerd. Vente Osenat du 26 février 2022. |
Commode de Mathieu Criaerd. Vente du château de Sassy, Baron Ribeyre & Associés, 29 mars 2024. Documentation : Gazette Drouot. |
Commode Régence non estampillée attribuée à Mathieu Criaerd. Documentation : Drouot.com. |
Commode Régence non estampillée attribuée à Criaerd. Documentation : étude de Baecque. |
Un répertoire partagé au sein de la famille CriaerdLa présence des mêmes grandes entrées de serrure sur une commode estampillée A. CRIAERD est particulièrement intéressante. Elle montre que certains modèles de bronzes furent employés au sein de la famille et invite à ne pas rechercher l’attribution d’un meuble à partir d’un seul élément d’ornement. C’est donc bien la combinaison des différents bronzes, confrontée à la forme générale du meuble, à sa construction et à sa datation, qui permet de resserrer l’attribution vers Mathieu Criaerd.
Commode Louis XV estampillée A. CRIAERD. Documentation : Christie’s. |
Les sabots aux masques de lionLes sabots ornés de mufles de lion comptent parmi les éléments les plus spectaculaires et les moins courants de la garniture de notre commode. Leur rareté explique qu’ils prennent une importance particulière dans l’étude comparative. On retrouve ce modèle ou des variantes extrêmement proches sur quelques meubles de premier ordre. Une commode de Jean-Charles Saunier conservée au Victoria and Albert Museum en offre un exemple particulièrement remarquable. D’autres commodes Régence de très haute qualité montrent que ce répertoire ne fut jamais banal et semble avoir été réservé à des réalisations ambitieuses.
Commode Louis XV estampillée J.-C. Saunier. Documentation : Victoria and Albert Museum, Londres. |
Commode Régence. Documentation : Christie’s. |
Construction et datation : Régence ou Louis XV ?La comparaison des bâtis apporte un complément essentiel à l’étude stylistique. Sur notre commode, les traverses intermédiaires sont assemblées à queues d’aronde sur chant, tandis que les traverses supérieures conservent des queues d’aronde borgnes. Les dos sont constitués de planches jointives glissant dans des rainures. Ces procédés caractérisent les montages du début du XVIIIe siècle. Le placage des montants vient par ailleurs « mordre » sur les extrémités des traverses intermédiaires et dissimuler la ligne de leur assemblage. Cette disposition montre que le placage fut appliqué sur un bâti préalablement assemblé. Il convient en effet de rappeler que certains ébénistes, et parmi les plus grands, au moins jusqu’à la Régence, ne fabriquaient pas eux-mêmes les caisses de leurs commodes, mais en confiaient la réalisation à des fabricants spécialisés. Quelques années plus tard, sous Louis XV, la construction évolue : les traverses supérieures prennent davantage d’ampleur, les assemblages à tenons et mortaises deviennent plus fréquents et les panneaux peuvent être montés en rainures et languettes. La comparaison avec une commode estampillée Mathieu Criaerd plus tardive permet de visualiser très clairement cette évolution.
Le placage des montants vient recouvrir les extrémités des traverses et dissimuler la ligne de l’assemblage : le bâti était donc déjà monté lorsque le placage fut appliqué. |
La finition des fonçures entièrement en noyer massif, caractéristique d’une fabrication particulièrement soignée. |
Montage arrière de notre commode : queues d’aronde borgnes pour la traverse supérieure, queues d’aronde sur chant pour la traverse inférieure, et dos en planches jointives glissant dans des rainures. |
Commode Louis XV estampillée Mathieu Criaerd. Vente Osenat du 26 février 2022. |
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