Antiquités Philippe Glédel

Commode Régence en tombeau
aux masques de faune et de lion
attribuée à Mathieu Criaerd
Paris, premier tiers du XVIIIe siècle

Commode Régence en tombeau attribuée à Mathieu Criaerd, vue de face

Importante commode galbée toutes faces, en placage de bois de violette,
coiffée d’un marbre Vieux Rance et parée d’une exceptionnelle garniture
de bronzes ciselés et dorés aux masques de faune et de lion.

La commode « à la Régence »

La Régence proprement dite ne couvre que les années 1715 à 1723, entre la mort de Louis XIV et la majorité de Louis XV. Dans l’histoire du mobilier, le terme possède cependant une acception un peu plus large et désigne généralement les créations réalisées entre les dernières années du règne de Louis XIV et les premières années du règne personnel de Louis XV.

La commode connaît alors une évolution particulièrement rapide. Encore très architecturée sous Louis XIV, elle abandonne progressivement la ligne droite au profit de formes plus amples et mouvementées. Les façades se bombent, les côtés s’incurvent et les montants s’arrondissent jusqu’à donner naissance à la grande commode galbée toutes faces que l’on désignera durant tout le XVIIIe siècle sous le nom de commode « à la Régence », aujourd’hui plus communément appelée commode « en tombeau ».

Notre commode appartient pleinement à cette génération. Ses proportions importantes, ses galbes particulièrement puissants, son organisation sur trois rangs de tiroirs et la richesse de son décor de bronze la rattachent encore au goût monumental hérité du règne de Louis XIV, tandis que le mouvement de ses lignes annonce déjà les créations du règne suivant.

Plusieurs particularités de construction viennent confirmer cette datation précoce : les caissons de tiroirs entièrement réalisés dans un noyer de très belle qualité, les traverses et les montants qui conservent des assemblages à queues d’aronde (et non des tenons mortaisés) caractéristiques des pratiques du premier tiers du XVIIIe siècle et une cannelure de laiton courant sur les côtés dans le prolongement de celle séparant les deux premiers rangs de tiroirs.

Commode Régence attribuée à Mathieu Criaerd, vue de léger trois quarts gauche

Vue de léger trois quarts gauche, mettant en évidence l’amplitude des galbes de la commode.

Une importante commode en tombeau et à moustaches

Importante et rare commode dite « en tombeau », mais aussi « à moustaches », galbée toutes faces et ouvrant par quatre tiroirs disposés sur trois rangs. Elle est coiffée d’un marbre Vieux Rance mouluré d’un bec-de-corbin suivant ses contours.

Le meuble est exclusivement plaqué de bois de violette, disposé en jeux de frisages complexes qui animent les trois rangs de tiroirs, les montants et les côtés. Des cannelures de laiton doré soulignent les lignes de la façade et se prolongent latéralement.

L’ensemble est recouvert d’une remarquable garniture de bronzes ciselés et dorés : épaisses poignées tombantes à larges rosaces godronnées, grandes entrées de serrure en cartels, longues chutes d’angle aux mascarons de faunes, agrafes en « moustaches », sabots aux mufles de lion et cul-de-lampe rayonnant.

Importante commode Régence en tombeau attribuée à Mathieu Criaerd, vue de face

La commode vue de face : architecture, galbes et ordonnance de la garniture de bronzes dorés.

Mathieu Criaerd et l’attribution de la commode

Mathieu Criaerd (1689-1776), né à Bruxelles et issu d’une lignée d’artisans flamands, est le membre le plus célèbre de cette importante famille d’ébénistes. Installé dans le faubourg Saint-Antoine, il exerce à Paris à partir de la Régence et connaîtra par la suite une carrière particulièrement prospère.

Notre commode ne porte aucune estampille, ce qui n’a rien d’exceptionnel pour un meuble réalisé durant cette période. Son attribution à Mathieu Criaerd repose avant tout sur l’étude comparative de son exceptionnelle garniture de bronzes ciselés et dorés.

Les longues chutes d’angle sont sommées de mascarons de faunes aux oreilles évoquant des ailes de chauve-souris, d’où s’échappent fleurs, godrons, panaches et coquilles. Les pieds sont chaussés de très rares sabots ornés de puissants mufles de lion. À ces éléments s’ajoutent de larges poignées tombantes à rosaces godronnées, des agrafes en « moustaches », un cul-de-lampe rayonnant et surtout de grandes entrées de serrure en cartels particulièrement caractéristiques.

Ces grandes entrées constituent l’un des arguments les plus convaincants de l’attribution. Nous retrouvons le même modèle sur plusieurs commodes portant la marque de Mathieu Criaerd ainsi que sur des commodes qui lui sont attribuées. Une commode estampillée par son frère aîné André Criaerd présente également ces mêmes entrées, rattachant très précisément ce bronze au répertoire employé par la famille.

Les sabots aux mufles de lion sont pour leur part beaucoup plus rares et se rencontrent seulement sur quelques meubles de tout premier ordre. Mais l’attribution ne repose pas sur un bronze isolé : c’est la réunion, sur un même meuble, des grandes entrées de serrure, des poignées et rosaces, des moustaches, des chutes et des sabots aux lions qui constitue un ensemble de correspondances particulièrement probant.

Entrée de serrure, poignée et rosaces en bronze doré de la commode attribuée à Mathieu Criaerd

Une grande entrée de serrure d’une hauteur de 16 cm, accompagnée d’une poignée tombante et de ses rosaces d’environ 10 cm de diamètre.

Chutes d’angle aux masques de faune en bronze doré de la commode Régence

Les longues chutes d’angle aux masques de faune.

Sabots aux masques de lion en bronze doré de la commode Régence attribuée à Criaerd

Les rares sabots aux puissants mufles de lion.

Le bois de violette et ses frisages

Le bois de violette, Dalbergia cearensis, appartient, comme le bois de rose, à la famille des palissandres. De couleur violet brun veiné de noir, il pousse au Brésil et se distingue par un grain très dur ainsi que par un veinage particulièrement fin et élégant.

Scié sur dosse, c’est-à-dire parallèlement aux cernes d’accroissement, et choisi ici dans une qualité remarquable, il se prête admirablement aux jeux de frisage. Les figures du bois permettent ainsi de composer des effets en ailes de papillon et en pointes de diamant qui donnent au placage son chatoiement si particulier.

Sur notre commode, l’ébéniste a exploité avec une grande maîtrise cette richesse naturelle. Les tiroirs, les montants et les côtés sont rythmés par des réserves et des changements de sens du fil qui accrochent la lumière et font varier les tonalités du violet profond au brun rouge.

Documentation sur le bois de violette et son veinage

Le bois de violette et son veinage. Documentation : Les Fils de J. George.

Frisages en diamants et ailes de papillon du bois de violette de la commode Régence

Un côté et un tiroir de la commode : jeux de frisage en diamants et en ailes de papillon du bois de violette scié sur dosse.

Une exceptionnelle ornementation de bronzes dorés

La richesse de la garniture de bronze constitue l’un des caractères les plus spectaculaires de cette commode. Elle ne se contente pas de souligner l’architecture du meuble : elle accompagne ses galbes, rythme les trois rangs de tiroirs et accentue le mouvement des montants jusqu’aux pieds.

Les épaisses poignées tombantes reposent sur de larges rosaces godronnées. Les entrées de serrure, traitées comme de puissants cartels, occupent une place centrale dans la composition. Les longues chutes d’angle sont ornées de mascarons de faunes aux oreilles en ailes de chauve-souris, accompagnés de fleurs, godrons, panaches et coquilles.

Les agrafes dites « moustaches » soulignent le centre de la façade, tandis qu’un cul-de-lampe rayonnant anime le tablier. Enfin, les pieds reçoivent les très rares sabots aux mufles de lion qui donnent à la partie basse une force inhabituelle.

Les bronzes d’époque ont été redorés à l’or fin, avec alternance de parties mates et brunies, puis patinés. Cette restauration a rendu à la garniture son relief et son contraste sans en altérer la lecture.

Partie centrale du tiroir inférieur et tablier de la commode Régence en bronze doré

Vue rapprochée du tiroir inférieur, des moustaches et du cul-de-lampe rayonnant.

Profil du montant et bronzes d’ornement de la commode attribuée à Mathieu Criaerd

Le profil de la ligne du montant et ses bronzes d’ornement (nombreux reflets hélas de la lumière studio sur le vernis).

Le marbre Vieux Rance

Le plateau de notre commode est un Vieux Rance, appartenant à la famille des marbres de Rance, également connus sous les appellations de Rouge de Rance, Rouge de Flandres, marbre rouge des Flandres ou Rouge belge. De couleur rouge, parcouru de veines grises et ponctué de taches blanches et bleuâtres, ce matériau est exploité dès le XVIe siècle dans la région de Rance, dans le Hainaut belge.

Il acquit une renommée considérable grâce à l’usage intensif qui en fut fait dans la décoration du château de Versailles, où il apparaît aussi bien en dallages et placages qu’en pilastres, colonnes, escaliers et cheminées monumentales. Les pilastres de la galerie des Glaces en offrent l’un des exemples les plus célèbres. Une grande partie de ces marbres provenant autrefois des provinces septentrionales désignées sous le nom de Flandres, cette origine explique les appellations anciennes, mais géographiquement imprécises, de « Rouge de Flandres » ou de « marbre rouge des Flandres ».

Le Rouge de Rance n’est d’ailleurs pas un marbre au sens géologique du terme : il ne s’agit pas d’une roche métamorphique, mais d’un calcaire susceptible de prendre un très beau poli et utilisé pour cette raison comme pierre ornementale.

Sa réputation était déjà solidement établie au début du XVIIe siècle. Un texte de 1608 indique que cette pierre était « fort recherchée de toute part », notamment à Bruxelles et Anvers, et exportée jusqu’auprès du roi de Danemark et d’autres princes européens.

Mais plus que tout autre monument, Versailles donna au marbre de Rance ses véritables lettres de noblesse. Les besoins devinrent tels lors des grands travaux du château qu’une route fut tracée à travers la forêt, entre Renlies et Cousolre, afin d’acheminer plus rapidement les colonnes de marbre vers Paris et Versailles.

Sur notre commode, les tonalités rouges, brunes et violacées du Vieux Rance ont manifestement été choisies pour répondre aux nuances profondes du bois de violette ; l’éclat des bronzes dorés vient compléter cette remarquable harmonie de matières et de couleurs. Les anciennes carrières de Rance sont aujourd’hui fermées.

Vue plongeante de la commode Régence et de son marbre Vieux Rance

Vue plongeante sur le marbre Vieux Rance d’environ 30 mm d’épaisseur, choisi pour ses nuances rouges et violacées.

Une construction parisienne de la Régence

La qualité du meuble se lit autant dans son décor que dans sa construction. Les caissons de tiroirs sont réalisés en noyer massif, soigneusement corroyé et fini, suivant une pratique que l’on rencontre sur les ouvrages des meilleurs ébénistes parisiens du début du XVIIIe siècle.

La fabrication du bâti conserve elle aussi des caractères anciens. Les traverses intermédiaires sont montées à queues d’aronde sur chant, tandis que les traverses supérieures utilisent des queues d’aronde borgnes. Les dos sont formés de planches jointives glissant dans des rainures. Ce type d’assemblage précède la généralisation des montages à tenons et mortaises que l’on observera plus fréquemment sous Louis XV.

La pose du placage fournit un autre indice particulièrement intéressant. Sur les montants, celui-ci vient légèrement recouvrir les extrémités des traverses intermédiaires et dissimuler leur assemblage. Cette disposition montre que le placage fut appliqué sur un bâti préalablement assemblé. Il convient de rappeler que des ébénistes, et parmi les plus grands, au moins jusqu'à la Régence, ne fabriquaient pas eux-mêmes les caisses de leurs commodes mais en laissaient le soin à des fabricants spécialisés.

Enfin, la cannelure de laiton visible sur les côtés, au niveau de la séparation entre le premier et le second rang de tiroirs, constitue un autre élément cohérent avec cette datation.

Placage du montant recouvrant les traverses de la commode Régence

Le placage du montant vient mordre sur les traverses et dissimuler la ligne de leur assemblage, ceci
démontrant (le meuble n'ayant bien évidemment par été replaqué) qu’il fut posé sur un bâti déjà monté.

Fonçures et caissons de tiroirs en noyer massif de la commode Régence

Vue sur la finition des fonçures et des caissons de tiroirs entièrement réalisés en noyer massif.

Montage arrière à queues d’aronde de la commode Régence du début du XVIIIe siècle

Le montage arrière : queues d’aronde borgnes pour la traverse supérieure, queues d’aronde sur chant pour la traverse inférieure et dos en planches jointives glissant dans des rainures.

État de conservation

Le meuble se présente dans un superbe état d’origine. Son placage, conservé dans son intégrité, demeure bien épais et conserve des tonalités chaudes et profondes, sans avoir été appauvri par des reponçages successifs.

Une restauration de haut niveau ainsi qu’une finition au vernis au tampon ont été réalisées par un maître ébéniste. Les bronzes d’époque ont été redorés à l’or fin, avec parties mates et brunies, puis patinés. Le marbre d’époque est lui aussi dans un très bel état de conservation.

La commode conserve enfin ses quatre serrures ainsi qu’une clé en bronze ciselé et doré permettant de les actionner.

 

Travail parisien de l’époque Régence, attribué à Mathieu Criaerd.
Premier tiers du XVIIIe siècle.

 

Dimensions : 85,5 cm de hauteur × 132 cm de largeur × 64,5 cm de profondeur.

Commode Régence attribuée à Mathieu Criaerd, vue de trois quarts gauche

Vue de trois quarts gauche.

Mathieu Criaerd, estampilles, bronzes et commodes comparatives

Cette étude se poursuivra sur une seconde page consacrée à l’ébéniste, aux estampilles,
aux techniques de construction et au corpus comparatif des commodes attribuées ou estampillées Criaerd.

 

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