Thomas Hache et les commodes à consoles rapportées
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Documentation et éléments de comparaison
La principale singularité des Hache, et celle qui fonda durablement leur réputation, est d’avoir été les seuls ébénistes de province à égaler les plus grands maîtres parisiens. D’un point de vue d’ébénisterie pure, Thomas Hache est sans doute celui qui se rapprocha le plus des modèles de la capitale, avec ses commodes mazarines dites « au jasmin », dans l’esprit d’Aubertin et de Renaud Gaudron, puis ses modèles bombés traités à la manière d’Antoine-Robert Gaudreaus et de François Lieutaud.
Sur la présente commode, le choix du palissandre du Brésil comme la luxuriance de l’ornementation, inhabituels chez les Hache, traduisent la volonté de Thomas d’approcher au plus près les productions des grands maîtres parisiens. Son œuvre n’en demeure pas moins marquée par une personnalité puissante et immédiatement reconnaissable. Ce modèle, dérivé de la commode classique « en D », enrichi d’une large console en saillie à l’avant — d’inspiration baroque italienne — et d’un décrochement à l’arrière, lui est même particulier.
Ci-dessus quatre commodes Louis XIV attribuées ou attribuables à François Lieutaud.
On remarquera la très riche ornementation de bronze de ces modèles parisiens où nous retrouvons tout un répertoire commun : cannelures de laiton horizontales (3-4) et verticales (1-2-4), plateau à décrochement arrière (4) et ourlé d'une lingotière (3-4), encadrement de tiroirs à écoinçons (1-2-3), semblables entrées de serrures au masque d'Apollon (4), petits mascarons féminins au-dessus des poignées mobiles (1-2), larges tabliers (1-3), bronzes sur les montants arrière (1) et opulents masques ornant les panneaux des côtés (1-2-3?-4). À noter que l'on retrouve le même modèle de coquille aux écoinçons des commodes 1 & 3 à la base des consoles et des pieds arrière de notre commode.
Autre commode Louis XIV attribuée à François Lieutaud - Vente Sotheby's du 9 novembre 2012.
Plusieurs bronzes de cette commode attribuée à François Lieutaud présentent des parentés frappantes avec ceux de la nôtre : mêmes coquilles-écoinçons à volutes, placées autour des entrées de serrure chez Lieutaud et aux angles des tiroirs chez Hache ; coquilles stylisées du centre des pieds comparables à celles qui garnissent la base des consoles de notre commode ; feuilles d’acanthe des pieds antérieurs également très proches. Les grands mascarons latéraux semblent eux aussi appartenir au même répertoire, bien qu’ils soient peu lisibles sur cette photographie.
Si l’on recherche les sources parisiennes de Thomas Hache, c’est donc vers François Lieutaud qu’il convient d’abord de se tourner. Il nous paraît très vraisemblable que Hache se soit fourni auprès de lui pour une partie de ses garnitures de bronze ; Lieutaud bénéficiait en outre du rare privilège de fondre ses propres modèles. La référence à François Mondon, parfois avancée à partir d’une lecture imprécise de Pierre Rouge, inverse selon nous le sens de l’influence : Rouge cite Mondon avec Carel, qui fut apprenti chez Thomas Hache.
La chronologie confirme cette impossibilité. En 1715, Thomas Hache a 51 ans, François Lieutaud 50 et Étienne Doirat 40 : tous trois sont des maîtres parvenus à leur pleine maturité. François Mondon, âgé d’environ 21 ans et reçu maître seulement vers 1730, appartient à la génération suivante. Qu’il ait pu être inspiré par Thomas Hache est envisageable ; l’inverse ne l’est pas.
Dans le descriptif d’une précédente commode de Thomas Hache, nous avions souligné que celui-ci, contrairement à ses successeurs et sauf de rares exceptions, travailla presque exclusivement en ébénisterie pure pour une clientèle aristocratique. Artiste novateur et passionné, il semble avoir recherché le renouvellement plutôt que la répétition, particulièrement durant les premières décennies de son activité grenobloise.
La présente commode illustre pleinement cette démarche : elle est unique, mais immédiatement reconnaissable par la personnalité artistique et la maîtrise technique de son auteur. Elle se rattache sans difficulté au corpus des modèles dits « à consoles rapportées », produits entre 1715 et 1720, que nous proposons de désigner sous le nom de commodes « au grand masque de Cérès ». Une commode reproduite planche 93 dans Le génie des Hache lui fait directement écho ; deux autres modèles de référence sont présentés ci-dessous.
Meubles référents du corpus produit entre 1715 et 1720
I — La commode Pandéris

Provenance ancienne collection Pandéris / Modèle très proche de notre commode.
À noter qu'à la date de parution de son ouvrage (2005) Pierre Rouge la donne donc pour "modèle
de commande",
ce qui laisse entendre qu'il perçoit tout comme nous le caractère élitiste de cette
commode et sans doute qu'à l'époque il n'a pas connaissance d'une seule autre commode semblable,
ceci conjecturant de la rareté du modèle.

poignées (modèle délicatement ajouré rarement usité chez les Hache) mais ici entrées de serrures
aux sphinges. On note toutefois un mascaron différent au tablier, l'absence de bronzes aux écoinçons
des tiroirs et sur les côtés.
II — La commode Puech

du grand masque de Cérès, propre à Thomas Hache. Entrées de serrure cette fois aux Bacchus et tiroirs
encadrés d'une moulure baguette de bronze très parisienne, mais cependant on constate à nouveau
l'absence de mascaron sur le flanc et de bronzes sur les pieds arrière à décrochement.
III — La commode dite « Millon »

que le modèle est commun) est manifestement la plus proche de la nôtre, avec cette même particularité
des bronzes « en ailettes » placés aux écoinçons des tiroirs (bronzes déjà rencontrés sur une commode
de François Lieutaud mais jamais sur d'autres commodes des Hache).

le large tablier au (grand) masque de Cérès est semblable à celui de la commode Puech et de la nôtre.

absolument à l'identique et on constate derechef l'absence de bronzes sur les côtés et les montants arrière.

La confrontation de ces quatre commodes permet de mesurer le degré d’excellence supplémentaire de la nôtre. Sa garniture se développe sur toutes les faces : montants arrière, panneaux latéraux et faces externes des consoles antérieures. À la luxuriance de la commode dite « Millon », elle ajoute la finesse des platines ajourées du modèle Pandéris et de petits mascarons disposés au-dessus des poignées mobiles.
Une dernière commode passée sur le marché de l’art partage cette opulence latérale, mais son plateau nous paraît rapporté. Sous cette réserve, notre commode s’impose comme la plus accomplie des œuvres actuellement connues parmi les modèles « à consoles rapportées ».


Cette commode pourrait presque être rattachée au même corpus, notamment par son tiroir supérieur affleurant sous le plateau. Elle appartient cependant à un modèle déjà simplifié : pied plus lourd, absence de tablier et garniture de bronze sensiblement moins opulente.
Le large rinceau recouvrant les pieds, presque inconnu sur les premières œuvres de Thomas, sera fréquemment repris au tablier des commodes de Pierre Hache dans les années 1730-1740. Il en va de même pour la chute disposée entre les cannelures. Ces éléments renforcent la possibilité d’une attribution du second corpus, présenté plus loin, à Thomas et Pierre Hache travaillant ensemble. Cette commode semble donc légèrement postérieure aux modèles précédents et constitue une étape intermédiaire entre les deux groupes.

Il convient auparavant de s’arrêter sur une commode demeurée presque inaperçue et jamais identifiée comme une œuvre de Thomas Hache. Elle figurait dès 1966 dans l’ouvrage Meubles et Ensembles — Époques Louis XIII et Louis XIV, publié chez Massin, où elle était présentée comme parisienne ; la même origine lui fut encore donnée lors de son passage plus récent en vente publique chez Rouillac.
Son caractère très parisien explique sans doute cette méprise. Nous savons pourtant que Thomas Hache utilisa vers 1710-1715 la marqueterie Boulle — voir Le génie des Hache, planche 72 — et l’on reconnaît ici, outre le dessin du pied antérieur et du montant arrière à ressaut, tout son répertoire de bronzes : agrafes de pied formées d’entrelacs de mouvements en C et grand masque de Cérès dans un cartouche déroulé au tablier. La réunion de ces deux modèles de bronze très particuliers permet, selon nous, de restituer cette commode à Thomas Hache.
Le masque de Cérès constitue d’ailleurs un motif récurrent dans l’atelier. Thomas et Pierre Hache l’ont également sculpté au centre du tablier de plusieurs tables en console Régence en noyer, reproduites notamment dans Le Mobilier savoyard et dauphinois et Quand les Hache meublaient Longpra.

Détail de la table en console de Longpra
Le second corpus, produit vers 1725-1730
Un second modèle, illustré planche 102 dans Le génie des Hache, est décrit par Pierre Rouge comme se rapprochant beaucoup du premier. Il s’en distingue pourtant par la présence d’une traverse sous le plateau. Rouge le date en conséquence vers 1725-1730, période qui correspond aussi à l’apparition des dessus de marbre dans la production de Thomas Hache.
La comparaison révèle d’autres différences profondes : dessin des pieds, découpe du tablier et souplesse générale de la ligne. Surtout, le répertoire des bronzes n’est plus celui des commodes antérieures à 1720. La qualité demeure élevée, mais l’apparat et la singularité du premier corpus ne sont plus atteints.

comparerons). En dessous, en moustaches à la base du tablier, il est deux bronzes exactement semblables
à ceux figurant sur les bases (pieds et tabliers) des commodes du modèle 1.
Nous ne trouverons cependant pas d'autres bronzes communs aux modèles 1 et 2.

commun. Le chapiteau est toutefois très ressemblant, mais à y regarder de près on constate que les
boucles aux extrémités diffèrent.

réduction du grand mascaron. Spécifions bien toutefois que Thomas Hache a utilisé l'un et l'autre
sur ses commodes dès les années 1715, le petit masque étant beaucoup plus commun, tandis que le grand mascaron aura exclusivement orné les tabliers des commodes du modèle 1.
Précisons encore qu’un bronze semblable habille le tablier de certaines commodes de François Lieutaud.

(De nombreuses platines accidentées ainsi que les deux poignées du centre rapportées sur la précédente).
Sera reproduite dans le second tome de l'ouvrage Le génie des Hache.

Et là encore, et il faut avouer qu'il est peu de variations entre cette commode et les deux précédentes,
entrées de serrure, poignées et cul-de-lampe identiques. Les Hache jouent simplement sur le placage
et les bronzes ornant les montants.

HACHE. Comme nous le suggérions, la volonté de créer chaque fois des commodes uniques semble
moins affirmée sur le modèle 2 qu'elle ne l'était pour celui, en tous points plus élitiste, des années
antérieures à 1720.

Retour ici du cul-de-lampe au masque de Cérès, fait d'une seule pièce, mais moins complet dans sa
partie
centrale.
Il s'agit d'un modèle plus commun, que l'on rencontre sur de nombreuses commodes de
Thomas et Pierre Hache.
L’attribution à Thomas Hache
L’ouvrage récent L’ébénisterie provinciale en France au XVIIIe siècle, particulièrement intéressant pour les productions de Lyon et de Montbéliard, propose de remettre en question l’attribution de ce second modèle aux Hache. Les auteurs présentent deux commodes « à consoles rapportées » munies d’une traverse sous le plateau et, relevant une parenté avec des meubles lyonnais, envisagent l’intervention d’un ébéniste hollandais établi à Lyon ou de François Mondon à Grenoble.
La question mérite d’être posée, mais les arguments avancés ne nous paraissent pas décisifs. Les auteurs reconnaissent eux-mêmes que Mondon chevillait les dos de ses commodes selon un procédé conventionnel, contrairement aux Hache. Le poinçon au R couronné observé sur les bronzes des deux meubles ne suffit pas davantage à établir une origine lyonnaise : nous l’avons rencontré sur des poignées malouines et, plus fréquemment encore au cours de notre carrière, sur des commodes grenobloises, notamment de Pierre Hache vers 1730. Cette observation pourrait donc tout aussi bien renforcer une participation de Pierre Hache au second corpus.
En l’absence de documents nouveaux, plusieurs caractères techniques continuent de plaider en faveur de l’atelier Hache : dos non chevillés, fonds de tiroirs montés en feuillure jusque sur leur face arrière et plateaux plaqués selon les tracés géométriques propres à la famille. Si ces commodes provenaient de plusieurs ateliers imitateurs, on devrait logiquement rencontrer davantage d’exemplaires s’écartant de ces constantes par leur construction ou par des motifs provinciaux plus libres — étoiles, roses des vents, croix huguenotes, cœurs et autres figures.
Nous maintenons donc l’attribution du modèle 2 à l’atelier Hache (et ne doutons pas que le tome II de l’ouvrage Le Génie des Hache toujours en attente de parution ne saurait le remettre en question) avec une nuance chronologique : le premier corpus, plus rare, plus libre et plus fastueux, revient sans difficulté à Thomas ; le second, légèrement plus tardif et moins confidentiel, paraît correspondre au travail conjoint de Thomas et Pierre. Une différence demeure toutefois intrigante : hormis les poignées et les entrées de serrure, presque aucun bronze n’est rigoureusement commun aux deux groupes. Même la petite chute de muguet est plus longue et plus sommaire sur le modèle tardif. Subsistent principalement l’enroulement placé à l’amortissement des montants antérieurs et les deux rinceaux d’acanthe du tablier de la première commode illustrée.
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mais dont les caractères ne permettent pas, selon nous, de la rattacher à son atelier.
