Antiquités Philippe Glédel


Commode Louis XIV « au grand masque de Cérès »
par Thomas Hache
Grenoble, vers 1715

Commode Louis XIV au grand masque de Cérès par Thomas Hache, Grenoble vers 1715
Exceptionnelle commode Louis XIV à dessus de bois,
dite « à consoles rapportées »,
en placage de palissandre du Brésil et de noyer des Alpes,
parée d’une fastueuse ornementation de bronze doré.
Travail grenoblois vers 1715,
par Thomas Hache, ébéniste du duc d’Orléans.

Description de la commode

Cette très rare commode à façade bombée ouvre par trois tiroirs disposés sur trois rangs. Son dessus de bois est cerné d’une lingotière ; les traverses intermédiaires sont foncées de cannelures, tandis que les montants antérieurs, traités en encorbellements de consoles renversées, sont sommés de pans coupés à pilastres cannelés. Les montants arrière à décrochement sont eux aussi soulignés de deux glyphes.

Le bâti en sapin reçoit en façade un placage de palissandre du Brésil disposé en frisage en fougère et encadré de larges filets. Les côtés sont plaqués de noyer des Alpes en frisage. Le plateau est revêtu d’une marqueterie géométrique de palissandre : cercles et demi-cercles, réserves en ailes de papillon et large motif quadrilobé aux contours soulignés d’aubier clair.

La commode est enrichie d’une exceptionnelle garniture de bronzes ciselés et dorés — complétée de laiton poli pour la lingotière et les onze cannelures — dont le vocabulaire est emprunté à la mythologie classique : platines ajourées à têtes de bélier, entrées de serrure au masque d’Apollon enrubanné, petits mascarons d’Apollon sur culots, coquilles aux écoinçons des tiroirs, chapiteaux à enroulements, chutes de montants à rinceaux de muguet, bustes féminins, palmettes et volutes d’acanthe.

Les côtés portent d’importants mascarons de Neptune. Le soubassement est dominé par un spectaculaire cul-de-lampe au masque de Cérès, inscrit dans un cartouche déroulé et flanqué de larges volutes d’acanthe crispée.

Commode Louis XIV par Thomas Hache à consoles rapportées, vue détourée
Apollon, dieu du Soleil et de la lumière, règne sur la façade ;
Cérès, déesse de la terre et des moissons, occupe le soubassement ;
Neptune, dieu des mers et des océans, orne les côtés.

La garniture compte 88 bronzes fondus à partir de 17 moules différents.

La commode est datable des environs de 1715. Cette précocité est essentielle : les premiers meubles français présentant l’apparence d’une commode sont les deux « bureaux-commodes » livrés à Louis XIV en 1708 par André-Charles Boulle.


Thomas Hache et l’attribution de la commode

Thomas Hache (1664-1747), maître en 1701, est le fils de l’ébéniste toulousain Noël Hache. Après un premier apprentissage dans l’atelier paternel, il poursuit sa formation comme compagnon à Paris puis dans le duché de Savoie. Son mariage avec la fille de l’ébéniste grenoblois Chevalier décide de son installation définitive dans le Dauphiné.

Il reprend l’atelier réputé de son beau-père, rue Neuve à Grenoble, le développe et porte sa renommée jusqu’à la cour du jeune Louis d’Orléans. Cette faveur se concrétise en 1721 par l’octroi du brevet de garde et ébéniste de Monseigneur le duc d’Orléans, ouvrant largement son atelier à la clientèle aristocratique. Son œuvre demeure marquée par les marqueteries italiennes et parisiennes, notamment celles d’André-Charles Boulle, mais aussi par une volonté constante de mettre en valeur les bois des Alpes.

L’attribution de cette commode à Thomas Hache ne repose pas sur une simple proximité stylistique. Elle résulte de la convergence de caractères structurels, techniques et décoratifs propres à son atelier : conception du bâti, montage des tiroirs, traitement des consoles et des montants arrière, dessin du plateau, ainsi qu’un répertoire de bronzes que l’on retrouve sur un groupe très restreint de commodes de référence.

Pierre Rouge résume justement cette évidence visuelle et technique : « En fait, un meuble sorti des ateliers Hache n’a pas besoin d’estampille, tant les caractéristiques de leur production se suffisent à elles-mêmes. » Cette prudence demeure d’autant plus nécessaire que de fausses estampilles et de fausses étiquettes circulent depuis longtemps, tandis que Thomas Hache n’apposa jamais d’étiquette et n’utilisa que très rarement son estampille « HACHE À GRENOBLE » sur une commode.

Notre commode est donc incontestablement une œuvre de Thomas Hache. Cette certitude revêt une importance particulière : sur dix commodes présentées sur le marché de l’art comme « attribuées à Hache », deux ou trois à peine réunissent les caractères permettant de les reconnaître comme véritablement sorties de son atelier.


État, dimensions et présentation photographique

Le vernis au tampon forme un véritable miroir. Il explique les nombreux reflets visibles sur les photographies, qu’il ne faut pas confondre avec des défauts du bois, du placage ou de la marqueterie. La différence de coloration entre la façade et les côtés est également quelque peu accentuée par la lumière de studio.

Dimensions : 85,5 cm de hauteur × 133,5 cm de largeur × 69,5 cm de profondeur.


Vues et détails de la commode

Commode Louis XIV par Thomas Hache, vue générale de face

Vue générale de face.

Commode Louis XIV par Thomas Hache, seconde vue générale

Vue générale de léger trois quarts gauche.

Commode Louis XIV d’apparat par Thomas Hache, vue de trois quarts

Vue de trois quarts droit mettant en évidence le galbe de la façade.

Commode Louis XIV de Thomas Hache, vue latérale

Vue latérale et développement du décor sur le côté.

Commode en D Louis XIV de Thomas Hache, vue générale

Silhouette en D et consoles rapportées.

Façade de la commode Louis XIV de Thomas Hache

Détail du plateau marqueté et de sa lingotière.

Plateau marqueté de la commode Louis XIV de Thomas Hache

Vue rapprochée sur les bois figurés.

Montant et bronzes dorés de la commode de Thomas Hache

Détail de la base d’un montant antérieur et du pied, de leur garniture de bronze, ainsi que du ressaut arrière.

Décor de bronze doré de la commode Louis XIV de Thomas Hache

Vue du côté gauche.

Mascaron et bronzes dorés de la commode de Thomas Hache

Vue du côté droit.

Poignées et entrées de serrure de la commode de Thomas Hache

Détail d'une poignée centrée d'un petit mascaron.

Bronzes de façade de la commode Louis XIV de Thomas Hache

Détail en angle des bronzes au sommet du montant. - Détail du grand mascaron de Neptune ornant l’un des panneaux latéraux.

Marqueterie de palissandre de la commode de Thomas Hache

Détail des écoinçons de tiroirs en coquilles Saint-Jacques épaulées de crossettes et des chapiteaux à enroulements...

Masque de Cérès au tablier de la commode de Thomas Hache

en tors piqués de rosaces, d'une chute de montant en culots à rinceaux de muguet amortis de bustes féminins,
des bronzes d'un montant arrière en ressaut et enfin de la console d'un montant.

Masque d’Apollon sur la commode de Thomas Hache

Image tournée à l'horizontale.

Bronzes ciselés et dorés sur la commode de Thomas Hache

Une entrée de serrure au masque d'Apollon enrubanné et le grand mascaron de Cérès au tablier.

Mascaron de Neptune sur le côté de la commode de Thomas Hache

Autre vue rapprochée sur un pied antérieur.

Pied et parement de bronze de la commode de Thomas Hache

Vue de l'intérieur de la commode.

Montant arrière de la commode de Thomas Hache

Vue du dessous de la commode.

Cannelures de laiton de la commode de Thomas Hache

Détail du montage en queues d'aronde des côtés au plancher.

Construction et placage de la commode Louis XIV de Thomas Hache

Le dos de la commode.

Examen technique d’authentification et restauration

Dossier établi en collaboration avec notre ébéniste.

Au premier examen, cette commode à dessus de bois se présentait dans la quasi-intégralité de son placage : seule une petite greffe, sans gravité, était visible à la base du côté gauche. Son plateau — partie particulièrement sensible sur ce type de meuble — n’avait pas subi de dommages majeurs, fait devenu très rare. Il ne fut donc pas nécessaire de le déplaquer ni d’y insérer une âme de renfort, comme nous avions dû le faire pour une précédente commode de Thomas Hache.

Le plateau était cependant voilé et devenu concave. Son âme avait séché, le placage s’était fendu au centre puis avait été bouché à la résine, tandis qu’un épais renfort de contreplaqué avait été rapporté en dessous. Notre ébéniste a supprimé ce renfort, puis séparé l’âme en deux planches égales afin de les redresser parfaitement. Le décollement ponctuel d’un angle du placage a permis d’observer que celui-ci demeure particulièrement épais. Son contre-parement porte des traces de rabot régulièrement espacées, à raison d’environ dix traits pour deux centimètres, caractéristique parfaitement compatible avec une exécution du tout début du XVIIIe siècle.

Plateau de la commode de Thomas Hache dans l’atelier avant restauration

Le plateau dans l’atelier avant restauration.

Le bâti est entièrement en sapin. La liaison des côtés et de la traverse supérieure associe queues d’aronde et tenons-mortaises, conformément aux pratiques observées dans l’atelier Hache. Les tiroirs sont montés en feuillure — le fond étant engagé dans une rainure pratiquée au bord inférieur des côtés — et cela sur les quatre faces, dos compris. Ce procédé particulièrement soigné, rarement employé en province, constitue l’un des critères techniques les plus déterminants dans l’attribution des meubles des Hache.

Une autre particularité de Thomas Hache apparaît ici : en façade du tiroir, l’assemblage du plancher et les queues d’aronde demeurent visibles avant placage. Le placage recouvre ces assemblages ainsi que le fond collé sous la façade. Latéralement, des cales verticales masquent une partie des queues d’aronde et servent de butées en venant se loger dans les feuillures pratiquées sur le parement des montants antérieurs.

Enfin, comme souvent chez Hache — et contrairement à François Mondon, qui chevillait ses dos — l’assemblage du revers achève la construction du bâti après la mise en place des côtés, des traverses de façade et des coulisseaux. Les planches horizontales sont donc simplement maintenues par des clous forgés dans les feuillures ménagées à l’arrière des côtés.

Une restauration méticuleuse restait naturellement nécessaire pour un meuble de cette qualité, âgé de plus de trois siècles. Elle s’est déroulée sur une année, afin de laisser au meuble le temps de s’adapter à l’hygrométrie de l’atelier et de respecter les phases d’imprégnation, d’assouplissement, de tension, de séchage et d’absorption indispensables à la dissolution des anciennes colles.

La commode a été entièrement « déshabillée ». Ses bronzes ont été redorés — leur garniture complète pèse 9,5 kg — et le placage a reçu un vernis au tampon réalisé par passes successives. Un ponçage extrêmement fin a permis de préserver la patine ancienne, sans céder à la mode du « tout clair » ni recourir à un traitement chimique.

Le palissandre a ainsi retrouvé la tonalité brun profond encore visible sous les bronzes, zones restées à l’abri de la lumière pendant trois siècles. Cette couleur sombre, comme les mauves profonds du bois de violette ou de l’amarante et le noir de l’ébène, était précisément destinée à faire ressortir l’éclat des riches garnitures de bronze doré.

Thomas Hache

Cette étude se poursuit sur une seconde page documentant

les deux corpus de commodes Louis XIV dites « à consoles rapportées ».

OUVRIR LA PAGE DOCUMENTAIRE