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Commode Régence « aux dragons »
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Une exceptionnelle commode « aux dragons »Large et basse, puissamment campée sur ses volumineux sabots, cette commode Régence est galbée en plan comme en élévation, aussi bien en façade que sur les côtés. Elle ouvre par quatre tiroirs disposés sur trois rangs, tout en en simulant six, et présente au rang inférieur la disposition particulière d’une commode à pont. Coiffée d’une pierre de Rance de 30 mm d’épaisseur moulurée d’un bec-de-corbin suivant ses contours, elle associe deux précieux placages, l’amourette et le satiné. Des cannelures de laiton soulignent son architecture, tandis que des cadres ciselés de feuilles d’eau entourent les tiroirs. La garniture de bronzes ciselés et dorés est d’une richesse exceptionnelle : sans compter les cadres, trente-cinq bronzes ont nécessité quatorze moules différents. Épaisses poignées tombantes à coquilles sur de larges platines aux dragons, entrées de serrure centrales aux sphinges adossées, importantes chutes d’angle aux dragons traités en ronde-bosse, chutes florales, godrons, panaches, coquilles, moustaches godronnées en cornes d’abondance, cul-de-lampe à spires d’acanthe affrontées et grandes allégories de l’Astronomie sur les côtés composent un décor particulièrement ambitieux. Les puissants sabots, dont les volumes et le profil évoquent les pattes griffues d’un dragon, achèvent de donner à cette commode une présence singulière. |
Dimensions : 81 cm de hauteur × 131 cm de largeur × 67 cm de profondeur. |
La commode à pont et le pont simuléIl existe plusieurs formes de commodes dites « à pont ». Sur certaines, le dernier rang comporte deux tiroirs séparés par un vide central ou par un tiroir en retrait ; sur d’autres, deux faux tiroirs aux bordures intérieures arrondies encadrent une partie centrale légèrement reculée. Notre commode appartient à cette seconde famille. Les deux parties latérales du tiroir inférieur, soulignées par des moustaches, encadrent un léger retrait central qui se prolonge jusque dans le plan du tablier. Il paraît donc particulièrement juste de parler ici de pont simulé. Cette précision permet aussi d’éviter une confusion devenue fréquente : toutes les commodes garnies de moustaches ne sont pas pour autant des commodes à pont. De même, la grande commode galbée dite « en tombeau » ne doit pas être confondue avec la commode « en sarcophage », dont la structure et l’histoire sont différentes.
La partie basse de la commode : le retrait central du dernier rang de tiroir se prolonge sur le tablier et dessine le pont simulé. |
Le centre du tiroir inférieur et le tablier : le méplat central rend particulièrement lisible la construction du pont simulé. |
Dragons, chinoiseries et bronzes dorés sous la RégenceLes bronzes aux dragons appartiennent au répertoire le plus spectaculaire des arts décoratifs de la Régence, période durant laquelle l’engouement pour les chinoiseries s’affirme avec une vigueur nouvelle. Sur une commode d’apparat, leur présence évoque naturellement les créations de quelques grands noms, notamment Charles Cressent et Noël Gérard, et plus occasionnellement Antoine-Robert Gaudreaus. Les platines de poignées ornées de dragons demeurent peu communes mais sont connues sur plusieurs meubles de grande qualité. Les longues chutes d’angle de notre commode sont en revanche d’une tout autre rareté : leurs dragons affrontés et modelés en ronde-bosse constituent un décor que nous n’avons retrouvé sur aucune autre commode malgré plusieurs décennies de documentation. Cette singularité est d’autant plus remarquable que la garniture forme un ensemble cohérent. Les dragons ne constituent pas ici un motif ajouté isolément : ils dialoguent avec les sphinges des entrées de serrure, les coquilles, les panaches, les cornes d’abondance et les grandes figures allégoriques latérales pour produire un décor d’apparat extraordinairement construit.
Le Style Régence, Calin Demetrescu. |
Les exceptionnelles chutes d’angle aux dragons affrontés. |
Vue rapprochée sur les gueules des dragons et la qualité de leur ciselure. |
Mathieu Criaerd, Noël Gérard et la question de l’attributionEn l’absence d’estampille, l’attribution de cette commode doit demeurer prudente. Deux pistes nous paraissent néanmoins particulièrement sérieuses : Noël Gérard et Mathieu Criaerd. Noël Gérard, à la fois ébéniste et marchand, ne peut être écarté. Il est étroitement associé au mobilier d’apparat de la Régence, à l’usage du satiné et à un vaste répertoire de bronzes. Alexandre Pradère rappelle d’ailleurs que son atelier renfermait d’importantes quantités de « garnitures de commodes », d’ornements de bronze et de modèles. Cette abondance de matériel décoratif correspond bien à la logique d’un meuble dont la richesse et la diversité des bronzes évoquent une commande passée par l’intermédiaire d’un marchand. Mathieu Criaerd constitue une autre hypothèse très plausible. Fournisseur de grands marchands-merciers, parmi lesquels Antoine-Robert Gaudreaus puis Thomas-Joachim Hébert, il est connu pour des meubles aux formes mouvementées et à l’ornementation particulièrement riche. Il emploie en outre régulièrement de puissantes poignées à coquilles et l’on connaît sur plusieurs de ses commodes des platines aux dragons proches de celles présentes ici. La confrontation des bronzes ne permet pas de prononcer un nom avec certitude, mais les similitudes relevées avec plusieurs commodes de Criaerd sont suffisamment fortes pour que cette attribution reste au premier rang des possibilités, aux côtés de Noël Gérard. |
Commode estampillée Mathieu Criaerd. Vente Primardeco du 5 décembre 2015. |
Commode attribuée à Mathieu Criaerd. Vente du château de Sassy, Baron Ribeyre & Associés, 29 mars 2024. |
Commode à pont présentant de semblables spires d’acanthe affrontées. |
Un tiroir et ses épaisses poignées tombantes à coquilles sur platines aux dragons. |
L’amourette et le satiné : deux « bois de lettre »La commode présente une combinaison particulièrement rare de deux bois précieux d’Amérique tropicale, particulièrement associés aux Guyanes, appartenant à deux espèces voisines du même genre botanique : l’amourette et le satiné. Tous deux furent autrefois rattachés à l’ancienne appellation Piratinera et appartiennent à la famille des Moracées. Dans le vocabulaire du XVIIIe siècle, notre ébéniste aurait sans doute pu parler de deux tons de « bois de lettre », tant les appellations de ces essences se croisent dans les textes anciens. L’amouretteL’amourette (Brosimum guianense) est également connue sous les noms de bois de lettre, lettre moucheté, bois serpent en Guyane, bois de Cayenne, palo de oro ou leopard wood. Son dessin très particulier, tacheté ou tigré de noir sur un fond rouge-brun, évoque la peau d’un serpent ou d’un léopard. Bois extrêmement dense, lourd et dur, il peut néanmoins recevoir un poli et un lustré remarquables. Les sources anciennes et modernes soulignent sa rareté : son peuplement naturel est très dispersé et les quantités importées en Europe furent toujours faibles. Sa ressemblance avec l’écaille de tortue participa sans doute à son succès auprès des ébénistes.
Amourette, ou bois de lettre. Documentation d’ébénisterie. |
Le satinéLe satiné (Brosimum rubescens), également désigné sous le nom de bois de lettre rouge, présente des aspects très différents selon son débit. Scié sur dosse, il offre une teinte rouge soutenue et relativement uniforme ; débité sur quartier, son contrefil produit au contraire un effet rubané particulièrement chatoyant. Importé dès la fin du XVIIe siècle, le satiné fut utilisé par de nombreux grands ébénistes, parmi lesquels Charles Cressent, Antoine-Robert Gaudreaus et, un peu plus tard, Mathieu Criaerd, Pierre IV Migeon, BVRB, Jean-François Oeben, Jacques Dubois, Martin Carlin, Pierre Roussel ou encore Jean-Henri Riesener. L’association du satiné et de l’amourette donne ici au placage une richesse de tons inhabituelle : le rouge et les effets rubanés du premier répondent aux mouchetures sombres et serrées du second, tandis que les filets et cadres de bronze doré en accentuent encore le contraste.
Satiné, ou bois de lettre rouge. Sources citées sur l’ancienne page : J. Viaux-Locquin ; P. George, E. Maurin et M.-C. Trouy-Jacquemet. |
Vue de trois quarts droit, montrant le jeu des placages d’amourette et de satiné. |
Vue de trois quarts gauche. |
La pierre de RanceLe marbre de Rance, également appelé Rouge de Rance, Rouge de Flandres, marbre rouge des Flandres ou Rouge belge, est une pierre de couleur rouge parcourue de veines grises et ponctuée de taches blanches et bleuâtres. Exploité dès le XVIe siècle dans la région de Rance, dans le Hainaut belge, il acquit une renommée considérable grâce à l’usage intensif qui en fut fait dans la décoration du château de Versailles. On le rencontre à Versailles en dallages, placages, pilastres, colonnes, escaliers et cheminées monumentales ; les pilastres de la galerie des Glaces en constituent l’un des exemples les plus célèbres. Les appellations anciennes de « Rouge de Flandres » et de « marbre rouge des Flandres » s’expliquent par l’usage très large du nom de Flandres pour désigner autrefois les régions septentrionales dont provenaient ces matériaux. Le Rouge de Rance n’est pas un marbre au sens géologique strict : il s’agit d’un calcaire susceptible de prendre un très beau poli et utilisé pour cette raison comme pierre ornementale. Sa réputation était déjà bien établie au début du XVIIe siècle et les besoins de Versailles furent tels qu’une route fut tracée à travers la forêt entre Renlies et Cousolre afin de faciliter l’acheminement des colonnes vers Paris. Sur notre commode, la pierre de Rance forme une transition particulièrement heureuse entre les tonalités rouges et brunes des placages et l’éclat de la garniture de bronzes dorés. Son débordement arrière était destiné à recouvrir la cimaise d’une boiserie. Les anciennes carrières de Rance sont aujourd’hui fermées. |
Vue plongeante sur la pierre de Rance de 30 mm d’épaisseur ; on distingue son débordement arrière destiné à recouvrir une cimaise de boiserie. |
Une construction parisienne du début du XVIIIe siècleLe montage de la commode apporte plusieurs indices cohérents avec une réalisation du premier tiers du XVIIIe siècle. Les assemblages à queues d’aronde borgnes appartiennent aux procédés anciens que l’on rencontre avant la généralisation des montages à tenons et mortaises chevillés. Les traces laissées par le rabot à bretter constituent un autre élément d’observation : l’écartement relativement large des dents, au nombre de dix pour deux centimètres sur les traces conservées, est caractéristique du travail ancien relevé sur le meuble. La caisse en sapin, avec ses assemblages de côtés chevillés, relève clairement d’un travail de menuiserie distinct de la pose du placage. Cette particularité rappelle une pratique déjà observée sur d’autres meubles de premier ordre : certains grands ébénistes ne réalisaient pas nécessairement eux-mêmes les caisses de leurs commodes, mais en confiaient la fabrication à des menuisiers ou fabricants spécialisés avant d’effectuer le travail d’ébénisterie proprement dit. Le rapprochement est particulièrement intéressant avec notre commode Régence aux masques de faune et de lion attribuée à Mathieu Criaerd, sur laquelle l’étude du placage montre également qu’il fut posé sur une caisse préalablement assemblée.
Traces du rabot à bretter conservées sur le meuble : dix dents pour environ deux centimètres. |
Plancher supérieur et dos de la commode : montage ancien à queues d’aronde et planches jointives. |
Vue de face, tiroirs ouverts. |
Une ornementation conçue pour être vue de toutes facesLa richesse de la garniture ne se limite pas à la façade. Les côtés reçoivent eux aussi une véritable composition décorative, organisée autour d’une grande figure d’Uranie, muse de l’Astronomie, représentée sur une terrasse, appuyée sur un globe étoilé et tenant un compas. Cette volonté d’orner toutes les faces du meuble, jointe à la qualité des bronzes, à la variété des modèles employés et à l’ambition iconographique de l’ensemble, place la commode dans la catégorie des réalisations d’apparat destinées à un intérieur particulièrement prestigieux.
Uranie, muse de l’Astronomie, représentée sur une terrasse, appuyée sur un globe étoilé et tenant un compas. |
Vue de l’un des côtés, entièrement traité comme une face décorative. |
Le profil très mouvementé du montant et ses bronzes d’ornement. |
Un puissant sabot et une chute centrale en bronze ciselé et doré. |
État de conservationLe meuble se présente dans un bon état général d’origine, malgré plusieurs anciennes restaurations qui ont justifié une intervention complète et sans concessions. La commode a été entièrement déplaquée afin de permettre l’arasement et la restauration de sa caisse, puis son placage a été reposé. Cette intervention offre aujourd’hui une véritable garantie de stabilité et de conservation. Une finition au vernis au tampon de haut niveau a ensuite été réalisée par un maître ébéniste. Tous les bronzes d’époque ont été redorés à l’or fin, avec alternance de parties mates et brunies, puis patinés par notre doreur. La pierre de Rance d’origine, en très bel état malgré quelques anciens micro-éclats, a été nettoyée, restaurée puis cirée par notre marbrier. La commode conserve enfin ses quatre anciennes serrures ainsi que deux clés en bronze. Travail parisien de l’époque Régence,
Dimensions : 81 cm de hauteur × 131 cm de largeur × 67 cm de profondeur. |
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