Antiquités Philippe Glédel
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La Coupeuse de choux ou Le Midy, atelier de Jean-Baptiste Santerre, huile sur toile du XVIIIe siècle

La Coupeuse de choux ou Le Midy
Atelier de Jean-Baptiste Santerre

École française - Première moitié du XVIIIe siècle
Atelier de Jean-Baptiste Santerre

Tableau vu par Éric Turquin et confirmé comme tel

Une cuisinière qui n'est déjà plus tout à fait une cuisinière

Importante huile sur toile représentant, peinte à mi-corps et mise en valeur par un savant clair-obscur, une jeune servante se préparant à la découpe d'un chou. Accoudée à une table, elle retient contre elle l'imposant légume tandis que sa main droite tient encore le couteau. Pourtant, son geste semble s'être interrompu : le regard songeur, presque énigmatique, elle se tourne vers l'observateur et paraît un instant oublier son occupation.

Toute l'ambiguïté et tout le charme de la composition sont déjà là. L'activité représentée est des plus modestes, presque triviale, mais Santerre en fait le prétexte à une figure féminine séduisante et profondément individualisée. L'épaule découverte, la chemise blanche largement ouverte, les rubans rouges retenant la robe bleue et le léger sourire du modèle éloignent insensiblement la scène de la simple représentation domestique.

La Coupeuse de choux, atelier de Jean-Baptiste Santerre, détail de la jeune servante et du chou

Le peintre joue ainsi avec les genres. Sommes-nous devant le portrait d'une jeune femme occupée à une tâche familière, devant une scène de genre, ou déjà devant l'une de ces figures de fantaisie qui firent le succès de Jean-Baptiste Santerre ? La précision du visage et la présence psychologique du modèle relèvent du portrait, tandis que le chou, le couteau et les quelques légumes dispersés sur la table appartiennent au vocabulaire de la scène domestique.

La Coupeuse de choux, atelier de Jean-Baptiste Santerre, détail du visage de la jeune femme

Le visage concentre naturellement l'attention. Les yeux viennent chercher ceux du spectateur, les joues sont vivement colorées et les lèvres esquissent un sourire difficile à définir. Cette expression à la fois familière, rêveuse et légèrement complice est caractéristique de cette peinture qui refuse de s'enfermer dans une narration trop précise.

La Coupeuse de choux, détail du chou, de la main tenant le couteau et des légumes disposés sur la table

Le registre inférieur ramène pourtant le spectateur à la réalité de l'office : l'énorme chou occupe presque tout le centre de la composition, tandis que le couteau, les petits légumes et les accessoires disposés sur la table suffisent à définir l'activité de la jeune femme. Ces quelques objets ne constituent cependant jamais une nature morte autonome : ils sont les attributs d'une scène volontairement réduite à l'essentiel.

La Coupeuse de choux, détail de la manche blanche et des accessoires disposés sur la table

Jean-Baptiste Santerre et l'invention des figures de fantaisie

Jean-Baptiste Santerre naît à Magny-en-Vexin en 1651 et meurt à Paris en 1717. Il se forme tout d'abord auprès de François Lemaire, puis entre en apprentissage chez Bon Boullogne en 1675. Singulièrement, on ne conserve presque aucune trace de son activité avant les dernières années du XVIIe siècle. Reçu à l'Académie royale de peinture et de sculpture comme peintre d'histoire en 1704 avec Suzanne au bain, aujourd'hui conservée au musée du Louvre, il aborde relativement tard la partie officielle de sa carrière.

Logeant au Louvre, bénéficiant de commandes royales et, à la fin de sa vie, du soutien affirmé du Régent, Santerre peint des sujets religieux et historiques mais acquiert surtout une célébrité particulière par ses portraits et ses figures féminines de fantaisie. Plusieurs de ses œuvres entrent dans les collections royales, parmi lesquelles Marie-Adélaïde de Savoie, tandis que ses compositions les plus audacieuses témoignent d'un goût très personnel pour une sensualité parfois jugée troublante par ses contemporains.

Ces œuvres sont aux antipodes d'une peinture mièvre. Santerre prend ses distances avec l'académisme et réinterprète à sa manière une tradition venue notamment de la peinture flamande et hollandaise. Les scènes d'intérieur, cuisines et offices peuplés de petits personnages en pied laissent place chez lui à une figure isolée, cadrée à mi-corps ou aux trois quarts devant un fond volontairement neutre, seulement accompagnée de quelques accessoires.

Claude Lesné a justement souligné cette transformation : les scènes pittoresques du XVIIe siècle deviennent chez Santerre des images beaucoup plus resserrées, dans lesquelles le modèle et sa présence psychologique prennent le pas sur le décor. C'est précisément ce que nous retrouvons dans La Coupeuse de choux : une cuisine réduite à une table, un couteau, quelques légumes et surtout ce chou monumental, tandis que tout le reste appartient au personnage.

Entre portrait, scène de genre et caprice

Toute cette partie de l'œuvre de Santerre se rapporte à ce que l'on désignait volontiers comme des sujets « de caprice ». Le peintre excelle dans ces images qui transcendent les catégories traditionnelles et cultivent délibérément l'ambiguïté entre portrait, scène de genre et figure de fantaisie.

Ses figures féminines connaissent d'ailleurs un véritable succès auprès des amateurs éclairés dans les premières décennies du XVIIIe siècle. Le Mercure Galant rapporte que l'on se les arrachait, pour ainsi dire, des mains et qu'elles atteignaient des prix considérables. Alfred Potiquet, grand spécialiste ancien de Santerre, résumait également l'originalité de sa pratique en expliquant qu'il peignait des têtes de fantaisie auxquelles il prêtait les traits les plus agréables de ceux pour lesquels il travaillait.

Emmanuel Faure-Carriburu a de son côté parfaitement décrit ce « singulier mélange des genres » propre à Santerre et ce flottement entre la représentation d'une condition sociale et une évidente recherche de séduction. Claude Lesné relevait lui-même combien « l'expression rêveuse et l'épaule dénudée » contrastent avec le sujet représenté.

Dans notre Coupeuse de choux, cette double lecture est particulièrement savoureuse. L'instrument tenu par la jeune femme est certes destiné au légume posé devant elle ; mais le contraste entre ce couteau bien visible, le regard presque complice du modèle et l'énorme chou serré contre son corps autorise aussi, pourquoi pas, une évocation très lointaine et malicieuse de Judith s'apprêtant à trancher la tête d'Holopherne. Il ne s'agit évidemment pas d'y reconnaître un sujet biblique caché, mais cette ambiguïté correspond assez bien à l'esprit d'un peintre qui aimait précisément brouiller les frontières entre les genres.

Gravure ancienne d'après Jean-Baptiste Santerre représentant La Coupeuse de choux Gravure du XVIIIe siècle d'après La Coupeuse de choux de Jean-Baptiste Santerre

Gravures anciennes d'après La Coupeuse de choux de Jean-Baptiste Santerre.

Une composition célèbre et plusieurs versions

La Coupeuse de choux appartient ainsi aux compositions les plus caractéristiques de Santerre. L'original, autrefois dans la collection de Blondel de Gagny et aujourd'hui disparu, connut une célébrité suffisante pour être diffusé par la gravure et repris à plusieurs reprises par l'atelier ou les disciples du peintre.

Plusieurs versions anciennes sont ainsi connues, avec des dimensions et parfois des variantes légèrement différentes. Des exemplaires sont notamment conservés dans les musées de Bordeaux et de Reims ; d'autres versions sont documentées ou signalées à Calais, Arbois et au Mans. Les attributions de ces répétitions ont naturellement évolué au fil des études et des catalogues, ce qui invite à distinguer soigneusement l'invention de Santerre des différentes reprises anciennes de sa composition.

Notre tableau est particulièrement proche de l'exemplaire conservé au musée des Beaux-Arts de Bordeaux, tant par son format que par sa composition et sa palette. Notre toile mesure 93 x 74 cm, contre 91,8 x 73,5 cm pour l'exemplaire bordelais. La confrontation photographique des deux œuvres, reproduite plus bas, est à cet égard particulièrement parlante.

Documentation Galerie Terrades consacrée à Jean-Baptiste Santerre et à ses figures de fantaisie

Documentation : catalogue édité par la Galerie Terrades.

État de conservation et dimensions

La toile n'est pas rentoilée. Elle a été retendue au XIXe siècle sur un châssis à clés et a conservé ainsi une lecture particulièrement intéressante de sa matière picturale. Le tableau a été nettoyé et reverni par notre restauratrice.

Atelier de Jean-Baptiste Santerre

Tableau vu par Éric Turquin et confirmé comme tel

École française - Première moitié du XVIIIe siècle

Châssis : hauteur 93 cm x largeur 74 cm

Format 30 F

La Coupeuse de choux, atelier de Jean-Baptiste Santerre, revers de la toile et châssis à clés

Documentation et œuvres de comparaison

La confrontation avec les différentes versions anciennes de La Coupeuse de choux est particulièrement instructive. Elle permet de mesurer à la fois la fidélité au modèle créé par Santerre et les différences de physionomie, de lumière ou de traitement qui individualisent chaque reprise.

La Coupeuse de choux, version conservée au musée des Beaux-Arts de Bordeaux

La Coupeuse de choux - Musée des Beaux-Arts de Bordeaux.
Version ancienne d'après Jean-Baptiste Santerre.

Comparaison entre notre Coupeuse de choux et l'exemplaire du musée des Beaux-Arts de Bordeaux

Notre tableau confronté à l'exemplaire du musée des Beaux-Arts de Bordeaux.
Notre toile : 93 x 74 cm - Exemplaire de Bordeaux : 91,8 x 73,5 cm.

La Coupeuse de choux, version ancienne conservée au musée des Beaux-Arts de Reims

La Coupeuse de choux - Musée des Beaux-Arts de Reims.
Version ancienne d'après Jean-Baptiste Santerre - 81,1 x 65,1 cm.

Deux autres versions passées en ventes publiques

La présence régulière de cette composition sur le marché de l'art témoigne encore de sa diffusion. Les deux exemplaires ci-dessous, documentés en ventes publiques, présentent à leur tour des variantes sensibles dans le visage, les couleurs et le traitement du vêtement, tout en conservant l'organisation générale de l'invention de Santerre.

Jean-Baptiste Santerre, portrait de jeune fille tenant un chou, version passée en vente chez Tajan en 2004

Portrait de jeune fille tenant un chou, donné à Jean-Baptiste Santerre.
Vente Tajan, Paris, 14 décembre 2004 - Documentation Artprice.

La Coupeuse de choux donnée à Jean-Baptiste Santerre, version passée en vente à Drouot en 2021

La Coupeuse de choux, donnée à Jean-Baptiste Santerre.
Vente Daguerre, Drouot-Richelieu, Paris, 26 mars 2021 - Documentation Artprice.

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