La Coupeuse de choux ou Le Midy
Atelier de Jean-Baptiste Santerre
École française - Première moitié du XVIIIe siècle
Atelier de Jean-Baptiste Santerre
Tableau vu par Éric Turquin et confirmé comme tel
Une cuisinière qui n'est déjà plus tout à fait une cuisinière
Importante huile sur toile représentant, peinte à mi-corps et mise en valeur
par un savant clair-obscur, une jeune servante se préparant à la découpe
d'un chou. Accoudée à une table, elle retient contre elle l'imposant légume
tandis que sa main droite tient encore le couteau. Pourtant, son geste
semble s'être interrompu : le regard songeur, presque énigmatique, elle se
tourne vers l'observateur et paraît un instant oublier son occupation.
Toute l'ambiguïté et tout le charme de la composition sont déjà là.
L'activité représentée est des plus modestes, presque triviale, mais
Santerre en fait le prétexte à une figure féminine séduisante et
profondément individualisée. L'épaule découverte, la chemise blanche
largement ouverte, les rubans rouges retenant la robe bleue et le léger
sourire du modèle éloignent insensiblement la scène de la simple
représentation domestique.
Le peintre joue ainsi avec les genres. Sommes-nous devant le portrait
d'une jeune femme occupée à une tâche familière, devant une scène de genre,
ou déjà devant l'une de ces figures de fantaisie qui firent le succès de
Jean-Baptiste Santerre ? La précision du visage et la présence psychologique
du modèle relèvent du portrait, tandis que le chou, le couteau et les
quelques légumes dispersés sur la table appartiennent au vocabulaire de
la scène domestique.
Le visage concentre naturellement l'attention. Les yeux viennent chercher
ceux du spectateur, les joues sont vivement colorées et les lèvres
esquissent un sourire difficile à définir. Cette expression à la fois
familière, rêveuse et légèrement complice est caractéristique de cette
peinture qui refuse de s'enfermer dans une narration trop précise.
Le registre inférieur ramène pourtant le spectateur à la réalité de
l'office : l'énorme chou occupe presque tout le centre de la composition,
tandis que le couteau, les petits légumes et les accessoires disposés sur
la table suffisent à définir l'activité de la jeune femme. Ces quelques
objets ne constituent cependant jamais une nature morte autonome : ils
sont les attributs d'une scène volontairement réduite à l'essentiel.
Jean-Baptiste Santerre et l'invention des figures de fantaisie
Jean-Baptiste Santerre naît à Magny-en-Vexin en 1651 et meurt à Paris en
1717. Il se forme tout d'abord auprès de François Lemaire, puis entre en
apprentissage chez Bon Boullogne en 1675. Singulièrement, on ne conserve
presque aucune trace de son activité avant les dernières années du
XVIIe siècle. Reçu à l'Académie royale de peinture et de sculpture comme
peintre d'histoire en 1704 avec Suzanne au bain, aujourd'hui
conservée au musée du Louvre, il aborde relativement tard la partie
officielle de sa carrière.
Logeant au Louvre, bénéficiant de commandes royales et, à la fin de sa vie,
du soutien affirmé du Régent, Santerre peint des sujets religieux et
historiques mais acquiert surtout une célébrité particulière par ses
portraits et ses figures féminines de fantaisie. Plusieurs de ses œuvres
entrent dans les collections royales, parmi lesquelles
Marie-Adélaïde de Savoie, tandis que ses compositions les plus
audacieuses témoignent d'un goût très personnel pour une sensualité
parfois jugée troublante par ses contemporains.
Ces œuvres sont aux antipodes d'une peinture mièvre. Santerre prend ses
distances avec l'académisme et réinterprète à sa manière une tradition
venue notamment de la peinture flamande et hollandaise. Les scènes
d'intérieur, cuisines et offices peuplés de petits personnages en pied
laissent place chez lui à une figure isolée, cadrée à mi-corps ou aux
trois quarts devant un fond volontairement neutre, seulement accompagnée
de quelques accessoires.
Claude Lesné a justement souligné cette transformation : les scènes
pittoresques du XVIIe siècle deviennent chez Santerre des images beaucoup
plus resserrées, dans lesquelles le modèle et sa présence psychologique
prennent le pas sur le décor. C'est précisément ce que nous retrouvons
dans La Coupeuse de choux : une cuisine réduite à une table, un
couteau, quelques légumes et surtout ce chou monumental, tandis que tout
le reste appartient au personnage.
Entre portrait, scène de genre et caprice
Toute cette partie de l'œuvre de Santerre se rapporte à ce que l'on
désignait volontiers comme des sujets « de caprice ». Le peintre excelle
dans ces images qui transcendent les catégories traditionnelles et
cultivent délibérément l'ambiguïté entre portrait, scène de genre et
figure de fantaisie.
Ses figures féminines connaissent d'ailleurs un véritable succès auprès
des amateurs éclairés dans les premières décennies du XVIIIe siècle.
Le Mercure Galant rapporte que l'on se les arrachait, pour ainsi
dire, des mains et qu'elles atteignaient des prix considérables. Alfred
Potiquet, grand spécialiste ancien de Santerre, résumait également
l'originalité de sa pratique en expliquant qu'il peignait des têtes de
fantaisie auxquelles il prêtait les traits les plus agréables de ceux
pour lesquels il travaillait.
Emmanuel Faure-Carriburu a de son côté parfaitement décrit ce
« singulier mélange des genres » propre à Santerre et ce flottement entre
la représentation d'une condition sociale et une évidente recherche de
séduction. Claude Lesné relevait lui-même combien « l'expression rêveuse
et l'épaule dénudée » contrastent avec le sujet représenté.
Dans notre Coupeuse de choux, cette double lecture est
particulièrement savoureuse. L'instrument tenu par la jeune femme est
certes destiné au légume posé devant elle ; mais le contraste entre ce
couteau bien visible, le regard presque complice du modèle et l'énorme
chou serré contre son corps autorise aussi, pourquoi pas, une évocation
très lointaine et malicieuse de Judith s'apprêtant à trancher la tête
d'Holopherne. Il ne s'agit évidemment pas d'y reconnaître un sujet
biblique caché, mais cette ambiguïté correspond assez bien à l'esprit
d'un peintre qui aimait précisément brouiller les frontières entre les
genres.
Gravures anciennes d'après La Coupeuse de choux de Jean-Baptiste Santerre.
Une composition célèbre et plusieurs versions
La Coupeuse de choux appartient ainsi aux compositions les plus
caractéristiques de Santerre. L'original, autrefois dans la collection
de Blondel de Gagny et aujourd'hui disparu, connut une célébrité suffisante
pour être diffusé par la gravure et repris à plusieurs reprises par
l'atelier ou les disciples du peintre.
Plusieurs versions anciennes sont ainsi connues, avec des dimensions et
parfois des variantes légèrement différentes. Des exemplaires sont
notamment conservés dans les musées de Bordeaux et de Reims ; d'autres
versions sont documentées ou signalées à Calais, Arbois et au Mans.
Les attributions de ces répétitions ont naturellement évolué au fil des
études et des catalogues, ce qui invite à distinguer soigneusement
l'invention de Santerre des différentes reprises anciennes de sa
composition.
Notre tableau est particulièrement proche de l'exemplaire conservé au
musée des Beaux-Arts de Bordeaux, tant par son format que par sa
composition et sa palette. Notre toile mesure 93 x 74 cm, contre
91,8 x 73,5 cm pour l'exemplaire bordelais. La confrontation photographique
des deux œuvres, reproduite plus bas, est à cet égard particulièrement
parlante.
Documentation : catalogue édité par la Galerie Terrades.
État de conservation et dimensions
La toile n'est pas rentoilée. Elle a été retendue au XIXe siècle sur un
châssis à clés et a conservé ainsi une lecture particulièrement
intéressante de sa matière picturale. Le tableau a été nettoyé et reverni
par notre restauratrice.
Atelier de Jean-Baptiste Santerre
Tableau vu par Éric Turquin et confirmé comme tel
École française - Première moitié du XVIIIe siècle
Châssis : hauteur 93 cm x largeur 74 cm
Format 30 F
Documentation et œuvres de comparaison
La confrontation avec les différentes versions anciennes de
La Coupeuse de choux est particulièrement instructive. Elle
permet de mesurer à la fois la fidélité au modèle créé par Santerre et
les différences de physionomie, de lumière ou de traitement qui
individualisent chaque reprise.
La Coupeuse de choux - Musée des Beaux-Arts de Bordeaux.
Version ancienne d'après Jean-Baptiste Santerre.
Notre tableau confronté à l'exemplaire du musée des Beaux-Arts de Bordeaux.
Notre toile : 93 x 74 cm - Exemplaire de Bordeaux : 91,8 x 73,5 cm.
La Coupeuse de choux - Musée des Beaux-Arts de Reims.
Version ancienne d'après Jean-Baptiste Santerre - 81,1 x 65,1 cm.
Deux autres versions passées en ventes publiques
La présence régulière de cette composition sur le marché de l'art
témoigne encore de sa diffusion. Les deux exemplaires ci-dessous,
documentés en ventes publiques, présentent à leur tour des variantes
sensibles dans le visage, les couleurs et le traitement du vêtement,
tout en conservant l'organisation générale de l'invention de Santerre.
Portrait de jeune fille tenant un chou, donné à Jean-Baptiste Santerre.
Vente Tajan, Paris, 14 décembre 2004 - Documentation Artprice.
La Coupeuse de choux, donnée à Jean-Baptiste Santerre.
Vente Daguerre, Drouot-Richelieu, Paris, 26 mars 2021 - Documentation Artprice.
TABLEAUX
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