Antiquités Philippe Glédel

Commode parisienne Régence en sarcophage
Paris, vers 1715

Commode parisienne Régence en sarcophage, en bois de violette et bronzes dorés, vue de face

Rare commode en sarcophage plaquée de bois de violette,
coiffée d’un marbre Incarnat Turquin de Caunes-Minervois
et ornée d’une importante garniture de bronzes ciselés et dorés.

Travail parisien du début de l’époque Régence.

De la commode Louis XIV à la commode Régence

La commode n’apparaît qu’à la fin du règne de Louis XIV. Parmi ses tout premiers exemples figure la paire livrée en 1708 par André-Charles Boulle pour la chambre du roi au Grand Trianon. Il faut voir ce modèle comme le prototype d'un ébéniste subissant l'influence du maniérisme Baroque dont il ne tardera pas à se défaire qui se caractérise par des formes puissamment ventrues, souvent rapprochées de celles d’un sarcophage.

Boulle lui-même, puis les principaux ébénistes parisiens du temps, produisirent cependant durant la fin du règne des commodes aux lignes plus strictes, droites en élévation et seulement bombées en plan. Parmi eux figurent notamment Antoine-Robert Gaudreaus, Nicolas Sageot, Noël Gérard, François Lieutaud, ainsi que Philippe et Joseph Poitou.

Ce n’est que quelques années plus tard, sous la Régence, que se diffusèrent les commodes galbées à la fois en plan et en élévation, alors désignées sous le nom de commodes « à la Régence ». Le modèle en sarcophage constitue ainsi une étape intermédiaire particulièrement rare entre la commode Louis XIV et les formes pleinement Régence.

Une rare commode en sarcophage

Le modèle présenté ici est désigné sous le nom de commode « en sarcophage », certainement en raison de ses analogies avec les commodes du Grand Trianon. Ses formes sont galbées, mais demeurent douces, retenues et principalement orientées vers l’élévation.

Ce type de commode se rencontre parfois avec un plateau de bois marqueté encore hérité de l’époque Louis XIV. Certains exemplaires présentent également les caractéristiques de la commode dite « à pont », comme celle attribuée à Noël Gérard provenant de la succession Maria Callas.

Plus rare et plus classique que la commode tombeau pleinement Régence, la commode en sarcophage se distingue par une ligne à la fois épurée et particulièrement raffinée. On en connaît des exemples attribués à Noël Gérard, aux Poitou, à François Lieutaud et à Louis Delaitre, ce dernier ayant semble-t-il prolongé plus longtemps la fabrication du modèle.

La silhouette de notre commode est d’un délié particulièrement subtil. Les tiroirs du premier rang sont bombés puis légèrement concaves ; celui du rang médian se bombe avant de s’incliner vers l’intérieur ; le tiroir inférieur, presque plan, se creuse imperceptiblement. Les côtés, bombés en S, sont convexes dans leur partie supérieure puis se prolongent en une douce concavité.

L’attache très basse des chutes d’angle produit un effet trapézoïdal et accentue le point de fuite vers le tablier.

Marqueterie de bois de violette

La commode ouvre par quatre tiroirs disposés sur trois rangs. Elle est recouverte d’un placage de bois de violette scié sur dosse et en biais, puis disposé en chevrons. Ce frisage fait apparaître des figures géométriques en pointes de diamant et, plus particulièrement, en ailes de papillon.

On y retrouve, sous forme de cannelures de laiton placées sur les traverses de façade, les traditionnelles divisions horizontales du style Louis XIV.

Marbre Incarnat Turquin et bronzes dorés

La commode est coiffée d’un remarquable marbre Incarnat Turquin de Caunes-Minervois, mouluré d’un bec-de-corbin et scié dans une épaisseur de 32 mm.

Le meuble est paré d’une importante garniture de bronzes ciselés et dorés. Les tiroirs portent des tirants en torsades, dits « en torchon », accompagnés de rosaces tournoyantes. Les petites entrées de serrure sont ornées de mascarons féminins rayonnants épaulés de dauphins, modèle peu courant que l’on rencontre généralement précisement sur les commodes en sarcophage. Les grandes entrées de serrure associent coquilles et guirlandes.

Les montants sont ornés d’importantes espagnolettes féminines coiffées de diadèmes en palmettes et prolongées par des chutes florales ajourées. Des astragales à godrons et des sabots en chaussons, à fond mosaïqué, feuilles d’acanthe et palmettes, complètent cette ornementation.

Les côtés reçoivent d’importants mascarons de Cérès entourés de palmettes et d’acanthes crispées en rinceaux. Le tablier est orné d’un large cul-de-lampe formé d’un cartel à fleuron flanqué de spires d’acanthe.

Construction parisienne de la Régence

Le bâti correspond à celui des plus belles fabrications parisiennes de la Régence. Il est principalement constitué d’un conifère * de qualité, employé pour les façades de tiroirs, le plancher, le plafond, les planchers intermédiaires et le dos. Les montants sont en bois durs, chêne et frêne.

La totalité des caissons de tiroirs est exécutée en noyer * et finement montée à encastrement **. Le montage sans tenons ni mortaises, à queues d’aronde borgnes sur chants, ainsi que les rainures recevant le fond en planches jointives, sont caractéristiques de la courte période de la Régence.

* L’emploi d’un bâti en résineux prolonge les habitudes de construction de l’époque Louis XIV. L’utilisation du noyer pour les tiroirs signale une fabrication parisienne particulièrement soignée et constitue également un indice de datation.

** Le montage en feuillure, dit aussi à encastrement, permet au tiroir de glisser sur un plancher couvrant toute la surface de son fond. Il rend inutile la pose de coulisseaux et limite l’usure des bords de traverses.

Datation, attribution et état de conservation

En l’absence d’estampille et face à un corpus connu de commodes en sarcophage très restreint, il serait aventureux de proposer une attribution ferme. Quelques ébénistes actifs à cette époque peuvent en outre nous être encore inconnus.

L’attribution à Louis Delaitre paraît peu probable : bien qu’il ait lui aussi employé les petites entrées de serrure aux mascarons féminins sur ses commodes en sarcophage, ses modèles sont généralement ornés de chutes et de sabots plus lourds. Les rapprochements les plus convaincants conduisent vers Noël Gérard et vers plusieurs ébénistes ayant travaillé dans son entourage, parmi lesquels François Lieutaud et, très possiblement, Jacques Denizot.

Le meuble se présente dans un très rare état de conservation, sans accident notable. Le placage est conservé dans son intégrité et présente une belle épaisseur. La commode possède ses bronzes d’époque finement ciselés, son marbre en parfait état, toutes ses serrures anciennes, dont la plupart sont d’origine, ainsi qu’une clé ancienne et probablement d’époque à anneau en bronze ciselé, tige et panneton en fer.

Ce remarquable état d’origine a été sublimé par une restauration très délicate et un vernissage au tampon exécutés par un maître ébéniste. Les bronzes ont été redorés en jeux de mat et de brunis, puis patinés par notre doreur.

Travail parisien du début de l’époque Régence, vers 1715.

 

Dimensions : 83,5 cm de hauteur × 128,5 cm de largeur × 63 cm de profondeur.

L’Incarnat Turquin /La carrière du Roy

L’Incarnat Turquin est un marbre rouge du Languedoc, mais il ne doit pas être confondu avec le Rouge du Languedoc. Issu des carrières de Caunes-Minervois, il figure parmi les marbres français les plus prestigieux.

Sa couleur rouge rosé, animée de taches et de veines où se mêlent gris et blanc, lui valut la faveur de Louis XIV et de ses architectes. Il fut largement employé à Versailles, notamment au Grand Trianon et dans le bosquet de la Colonnade, mais aussi au dôme des Invalides. Ce marbre français fut également exporté en Italie et utilisé dans plusieurs grands décors baroques.

Documentation sur les carrières de marbre de Caunes-Minervois et l’Incarnat Turquin

Documentation consacrée à l’Incarnat Turquin et aux carrières de Caunes-Minervois.

Le bois de violette et les frisages en ailes de papillon

Le bois de violette, Dalbergia cearensis, appartient comme le bois de rose à la famille des palissandres. De couleur violette veinée de noir, il pousse au Brésil et se distingue par un grain dur et un veinage particulièrement fin.

Scié sur dosse, parallèlement aux cernes d’accroissement, ou débité en biais, il se prête remarquablement aux jeux de frisage. Dans sa plus belle qualité, telle que l'on peut l'observer sur cette commode, il est l'essence qui se prête le mieux au jeux de motifs en pointes de diamant et en ailes de papillon.

Documentation sur le bois de violette et son veinage

Le bois de violette et ses effets de frisage. Documentation : Les Fils de J. George.

Vues de la commode

Commode Régence en sarcophage en bois de violette et bronzes dorés, vue de face

Vue de face de la commode en sarcophage.

Vue plongeante du marbre Incarnat Turquin de la commode Régence en sarcophage

Vue plongeante sur le marbre à concrétions Incarnat Turquin de Caunes-Minervois.

Commode Régence en sarcophage vue de trois quarts gauche

La commode vue de trois quarts gauche.

Commode du début du XVIIIe siècle entre Louis XIV et Régence, vue de trois quarts droit

La commode vue de trois quarts droit.

Vues des deux côtés de la commode Régence en sarcophage

Vues des deux côtés de la commode.

Détail du placage de bois de violette sur un tiroir de la commode

Détail des figures du placage de bois de violette sur un tiroir.

Détail du placage de bois de violette sur un côté de la commode

Détail des figures du placage de bois de violette sur un côté.

Détails des entrées de serrure, poignées et tablier en bronze doré de la commode

Détails des bronzes : petite entrée de serrure et poignée ; grande entrée de serrure et tablier.

Détail des chutes d’angle aux espagnolettes de la commode Régence

Détail des chutes d’angle aux espagnolettes.

Détail des sabots en bronze doré et de la clé de la commode Régence

Détail des sabots protégeant les pieds et de la clé.

Plancher de la commode Régence en sarcophage

Le plancher de la commode.

Caissons de tiroirs en noyer de la commode Régence en sarcophage

Les caissons de tiroirs en noyer de la commode.

Dos de la commode Régence en sarcophage

Le dos de la commode.

Documentation, sources et commodes de comparaison

Cette étude se poursuit sur une seconde page consacrée aux estampilles de la Régence, aux bronzes d’ornement et aux commodes apparentées attribuées notamment à François Lieutaud, Jacques Denizot
et Noël Gérard.

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