![]() |
VENDU |
Commode mazarine par Thomas Hache
|
Description de la commodeCette commode à dessus de bois ouvre par trois tiroirs sur trois rangs. Sa façade est galbée en puissant arc d’arbalète et ses quatre montants, à contreforts dits « en consoles », se prolongent par des pieds cambrés. Le décor fait alterner des écoinçons en cœur en loupe d’érable et des réserves en loupe d’orme, inscrits dans des encadrements d’alisier noirci, de mûrier, de prunier et de noyer. L’ensemble est souligné de filets de houx, de poirier noirci et d’alisier au naturel. Le plateau est centré d’un large et riche tableau de marqueterie, dans le goût de Monnoyer et Bérain, à décor dit « au jasmin ». Une corbeille chargée de fleurs variées — œillets, tulipes, jonquilles, pivoines, hibiscus et tournesol — repose sur un entablement mosaïqué à lambrequins, sous un baldaquin. Entrelacs, enroulements végétaux, culots, mascarons, oiseaux, papillons et libellule complètent la composition. Cette marqueterie associe notamment prunier rouge et clair, mûrier, alisier, houx, frêne, érable et noyer, avec des éléments d’os employés pour certains détails : papillon et libellule, pupilles des profils de grotesques, pétales de fleurs de jasmin, brin de muguet et clochettes ponctuant les lambrequins. Le fond du tableau est en chêne des marais. La garniture métallique comprend une lingotière en laiton, des poignées tombantes à rosaces, des entrées de serrure, des sabots et un cul-de-lampe au Bacchus en bronze. Travail attribué à Thomas Hache. |
Thomas Hache, ébéniste à GrenobleThomas Hache (1664-1747), maître en 1701, est le fils de l’ébéniste toulousain Noël Hache, dans l’atelier duquel il débuta son apprentissage. Il le poursuivit ensuite comme compagnon au cours de son Tour de France, notamment à Paris, puis dans le duché de Savoie. Son mariage avec la fille de l’ébéniste grenoblois Chevalier décida de son installation définitive dans le Dauphiné. Il reprit l’atelier réputé de son beau-père, situé rue Neuve à Grenoble, qu’il développa jusqu’à s’attirer la faveur de Louis d’Orléans. Cette reconnaissance se concrétisa en 1721 par l’octroi d’un brevet de Garde et Ébéniste de Monseigneur le duc d’Orléans, qui lui ouvrit plus largement encore les portes de la clientèle aristocratique. Son œuvre demeura influencée par les marqueteries italiennes et par celles d’André-Charles Boulle, tout en accordant une place essentielle aux bois des Alpes. Son fils Pierre travailla avec lui jusqu’à sa mort, et son petit-fils Jean-François, né en 1730, fit une partie de son apprentissage à ses côtés. |
Bois des Alpes, placages et marqueterie au jasminLa commode est entièrement plaquée et marquetée de bois de pays, selon une pratique chère aux Hache. La façade et les côtés sont recouverts de loupes d’érable et d’orme, compartimentées en réserves ourlées de bandes et de contours eux-mêmes flanqués de doubles, voire de triples filets de bois clair et noirci caractéristiques de l’atelier. Sur le plateau, entre la lingotière et le chêne des marais du tableau central, se succèdent de très nombreuses juxtapositions de bois, dans une variété d’essences et de tons : alisier, noirci ou naturel, prunier de cœur ou d’aubier, noyer, loupe d’érable ombrée au sable ou naturelle, loupe d’orme, mûrier, poirier noirci et houx. Les côtés reprennent cette formule en la simplifiant légèrement, tout en faisant davantage jouer, comme sur le méplat des montants, le contraste entre le cœur et l’aubier du prunier, du pourpre au jaune orangé.
Le « tableau » de marqueterie du plateau, véritable peinture en bois. D’autres essences s’ajoutent à la composition marquetée de la partie centrale du plateau, ainsi qu’à celle du tablier. Outre les bois déjà cités, sciés ici en travers, et le chêne des marais formant le fond, nous y avons identifié le frêne, le sumac pour certains boutons de fleurs de jasmin et l’os.
Documentation relative au chêne des marais employé dans le décor marqueté. |
Attribution et place dans l’œuvre de Thomas HacheContrairement à ses successeurs, Thomas Hache travailla principalement pour répondre à des commandes luxueuses et produisit relativement peu de meubles en bois massif, même si de rares exemples sont connus. Artiste novateur et avant tout ébéniste, il semble avoir cherché à renouveler constamment ses compositions, particulièrement durant les premières décennies de son activité grenobloise. Cette commode, singulière dans son décor mais immédiatement rattachable à la personnalité artistique et à la maîtrise technique de l’atelier, trouve des correspondances précises parmi les modèles réalisés entre 1720 et 1725. Dans l’ouvrage Le génie des HACHE, trois commodes reproduites successivement aux planches 78, 79 et 80 offrent ainsi des rapprochements significatifs. À cette documentation s’ajoute une commode passée en vente à Cannes, notamment intéressante pour sa garniture de bronze. Dimensions : 88 cm de hauteur × 130 cm de largeur × 72 cm de profondeur. |
Vues et détails de la commode
Vue légèrement plongeante de la commode et de son plateau marqueté. |
Vue de face : façade en arc d’arbalète, trois tiroirs et montants en consoles. |
Vue du plateau marqueté. |
Détail du décor du plateau : oiseaux, dais, lambrequins et motifs végétaux. |
Le grand tableau marqueté du plateau. |
Détail d’un oiseau dans la composition marquetée. |
Détail de la marqueterie du plateau. |
Corbeille fleurie, entablement et dais au centre du plateau. |
Détail du dais et de ses campanes en os. |
Détail du décor floral marqueté. |
Détail du placage et de la marqueterie. |
Vue de détail de la commode. |
Vue détaillée du meuble et de son décor. |
Détail de la façade marquetée. |
Détail du placage. |
Détail de la construction et du décor. |
Dernière vue de détail de la commode. |
Documentation et meubles de comparaisonMeubles référents parmi le corpus des commodes mazarines produites entre 1715 et 1725.
Pour la garniture de bronze
Documentation Besch Cannes Auction. On remarque des similitudes dans la garniture de bronze : sabots identiques et discret cul-de-lampe flanqué de marqueterie florale.
Poignées de même modèle, avec anneaux directement montés sur le tiroir, et entrées de serrure comparables. La lingotière est en laiton, selon une pratique relevée sur les meubles de Thomas Hache. Pour les montants et les côtésLe Génie des HACHE, Pierre Rouge, Éditions Faton, planche 78.
On observe une architecture très proche de la marqueterie des côtés.
Gabarit comparable des pieds en consoles et doublage intérieur des montants, procédé rattaché ici aux pratiques de Thomas Hache. Pour l’utilisation des placagesLe Génie des HACHE, Pierre Rouge, Éditions Faton, planche 79.
Même utilisation de loupes contrastées et du prunier jouant sur les tons rouges du cœur et jaunes de l’aubier. Pour le plateau et la façadeHACHE, Ébénistes à Grenoble, Marianne Clerc, Éditions Glénat.
La façade en arbalète, les becquets rapportés en bois noirci et les sabots de bronze offrent plusieurs rapprochements avec notre commode. Le Génie des HACHE, Pierre Rouge, Éditions Faton, planche 80.
La composition centrale du plateau présente de fortes similitudes avec celle de notre commode, avec un décor inversé. Le Génie des HACHE, Pierre Rouge, Éditions Faton, planche 69.
Autre tableau de commode mazarine, à composition florale « au jasmin » et insectes. |
Examen technique d’authentification et aperçu de la restaurationDossier réalisé en collaboration avec notre ébéniste et avec l’aide précieuse de M. Patrick George, Les Fils de J. George.
Examen technique de la commode avant et pendant sa restauration. Au premier examen, cette commode mazarine à dessus de bois se présente dans son intégrité. Comme souvent pour un meuble de la période Louis XIV, une importante restauration s’avère cependant nécessaire. Elle a fait l’objet d’une restauration de haut niveau, espacée sur une année. Ce temps long a permis au meuble de s’adapter à l’hygrométrie de l’atelier et de ménager les durées nécessaires à la dissolution des colles, à l’imprégnation, à l’assouplissement, à la mise sous tension et au séchage. Le meuble a été entièrement démonté, ce qui a permis de pratiquer dans de bonnes conditions les examens nécessaires à son étude. L’une des premières constatations est que la commode paraît sortir d’un atelier où plusieurs mains sont intervenues, comme le suggèrent notamment certaines différences dans la façon des queues-d’aronde. Le bâti est entièrement en sapin, hormis les façades des tiroirs, en chêne, disposition observée sur d’autres commodes mazarines de Thomas Hache. La liaison des côtés et de la traverse supérieure est réalisée par queues-d’aronde et tenons-mortaises. Le montage ancien des coulisseaux, décrit ici comme caractéristique des pratiques des Hache, avait été modifié lors d’une restauration antérieure. Le dos du tiroir supérieur, demeuré sans réparation, a toutefois conservé un témoin déterminant de l’assemblage d’origine.
Détail du tiroir supérieur et de son montage.
Détail du montage ancien du fond de tiroir. Ce témoin apporte la preuve que les tiroirs étaient à l’origine montés en feuillure, ou à encastrement : le fond était maintenu dans une encoche du bord inférieur des côtés, y compris au dos. Ce procédé, plus sophistiqué, constitue dans cette analyse un élément d’attribution important pour les meubles de Hache.
Montage en feuillure du fond de tiroir. En parement des tiroirs, le montage demeure apparent : le placage recouvre les assemblages en queues-d’aronde ainsi que le fond collé par dessous à la façade.
Détail des assemblages de la façade d’un tiroir. Comme sur d’autres meubles de Hache, l’assemblage de l’arrière termine la construction de la commode après le montage des côtés, des traverses de façade et des coulisseaux. Les planches horizontales du dos s’emboîtent par le haut et coulissent entre le biseau des montants arrière et une pièce de renfort rapportée dans l’angle. Les coulisseaux reposent sur cette pièce et sont maintenus par l’arrière lors du cloutage du dos.
Détail du montage du dos et des coulisseaux. Les planches sont jointes aux bois de montage maintenant les coulisses par l’arrière et au fond fixé en queue-d’aronde sous les côtés. Des clous d’époque maintiennent l’ensemble. Le démontage de la commode a donc été entrepris par l’arrière.
Détail du bâti et du démontage. Placage et marqueterieL’examen du placage le montre en bon état général. Les différents bois utilisés pour la marqueterie sont principalement des essences indigènes : chêne des marais, alisier, frêne, prunier, houx, loupes d’orme et d’érable, mûrier et noyer pour les contours ; poirier noirci et houx pour les filets ; sumac de Virginie pour le cœur de certaines fleurs de jasmin, tandis que plusieurs petits éléments sont en os. On retrouve également des motifs récurrents du travail de Hache : têtes de vieillards barbus, oiseaux, papillons et libellules, grande variété de fleurs et motifs géométriques. Comme sur nombre de meubles anciens à dessus de bois, le séchage de l’âme du plateau a entraîné une fente centrale qui a affecté la marqueterie. D’anciennes restaurations avaient partiellement décollé certains éléments, remplacé de petits fragments par des essences inappropriées et ajouté des renforts sous le plateau. Le placage de la commode a donc été entièrement désolidarisé du bâti afin de permettre sa restauration.
Contre-parement de la marqueterie après dépose.
Tracés préparatoires visibles sur l’âme du plateau. Le contre-parement conserve également les traces d’un rabot à dents, espacées d’environ 2 mm. L’étude relève ici dix dents pour 2 cm, mesure mise en relation avec une réalisation du début du XVIIIe siècle. Les différents éléments composant la structure du plateau ont été séparés. Les planches centrales ont été reprises dans leur épaisseur afin de recevoir une âme de renfort, puis le plateau a été réassemblé et recollé.
Une étape de la restauration de la structure du plateau. Une marqueterie comparable est reproduite dans les deux principaux ouvrages consacrés aux Hache, Le génie des HACHE et HACHE, Ébénistes à Grenoble. L’analyse met en avant des éléments issus d’une même logique de découpe « en paquet », méthode consistant à superposer plusieurs feuilles de placage avant sciage. Les similitudes observées dans les insectes, les fleurettes en os et plusieurs fragments de marqueterie soutiennent le rapprochement avec l’atelier de Thomas Hache.
Comparaison de motifs et fragments de marqueterie. En contre-parement, les couleurs d’origine des bois apparaissent plus clairement, ce qui facilite l’identification des essences. Après restauration de la marqueterie par greffes, micro-greffes et teintures naturelles, plusieurs étapes ont permis sa repose sur le plateau. Les placages de façade ont également été réhydratés sous vide d’air et réassemblés après restauration des côtés, des traverses arrière et du dessous des tiroirs. Principales étapes de la restauration du plateau1 — Collage d’un intissé et décollage de la marqueterie à chaud. |
| © ANTIQUITÉS PHILIPPE GLÉDEL - TOUS DROITS RÉSERVÉS 1998 / 2026 |